Louis REY

 

Titulaire d'un doctorat d'Etat ès sciences en biologie physico-chimique, Louis Rey a été, entre autres, sous-directeur du Département de zoologie et physiologie de l'Ecole Normale Supérieure de Paris, Chargé de recherche au CNRS, Chef du Département recherche et développement et membre du Comité de Direction de Nestlé, Chargé de l'enseignement de géopolitique aux Ecoles Militaires de l'Ecole Polytechnique fédérale de Zurich. Il a également enseigné à Dijon, en Californie et en Alaska.

Il a fondé en 1981 l'Institut de l'Environnement International, dont le siège est à Aix-les-Bains, qu'il a présidé jusqu'en 1993.

Conférencier de renom, Louis Rey est membre de plusieurs sociétés savantes françaises et étrangères et exerce actuellement les fonctions de conseiller scientifique et culturel.

 

 

 

QUELQUES LIGNES DIRECTRICES

DE LA GÉOPOLITIQUE EUROPÉENNE

 

Permettez-moi tout d'abord d'exprimer ma vive reconnaissance à Paneurope Suisse, à la Fondation Coudenhove-Kalergi et tout particulièrement à Me Marco Pons et M. André Poulin pour avoir eu l'obligeance de m'inviter à être parmi vous aujourd'hui. Ces Rencontres périodiques sont des occasions très rares d'information et d'ouverture et elles touchent au plus profond de notre quotidien et par conséquent aussi de notre futur.

Il y a diverses manières d'aborder la géopolitique, peut-être parce que l'étendue de cette discipline n'est pas définie avec précision. Si la politique, au sens étymologique du terme, concerne la gestion de la ville (p o l i s ), la géopolitique, quant à elle, englobe tout ce qui peut toucher un ensemble géographique combinant, dans une même approche, les caractères physiographiques et les composantes sociales et humaines pour inscrire in fine le tout dans une perspective historique. C'est beaucoup demander. Aussi, je pense que vous me pardonnerez de ne saisir dans cette vaste palette que quelques touches sélectionnées.

 

  1. L'EUROPE : PARTICULARITÉS ET CONTRAINTES GÉOGRAPHIQUES
  2. La vaste péninsule occidentale que constitue l'Europe, au couchant de l'Eurasie, est baignée par les étendues océaniques et marines sur trois côtés. Au Nord, elle forme la rive Sud de l'Océan Glacial Arctique, à l'Ouest, celles de la Mer de Norvège et de l'Océan Atlantique et, au Sud, elle borde deux mers fermées, la Méditerranée et la Mer Noire. Il est donc naturel que, dès la plus haute antiquité, les peuples européens se soient déployés sur les mers du globe pour tenter d'y assurer leur suprématie stratégique, économique et culturelle. Après l'essor des Phéniciens et des Carthaginois, je ne ferai que citer l'expansion viking puis la conquête de la route des épices, de l'Inde et du Cathay par les flottes portugaises, hollandaises, espagnoles, anglaises, françaises ou celles de la Hanse. C'est encore sur les mêmes étendues océaniques que s'est joué le sort des deux derniers conflits mondiaux, car c'est là où ont transité matériel, munitions et troupes au service des belligérants.

     

    Homme libre, toujours tu chériras la mer (Paul Valéry)

    Aujourd'hui, l'accès à la haute mer reste d'une importance critique pour le commerce international, même si l'existence des missiles intercontinentaux et des avions de combat à long rayon d'action, ou la sophistication extrême des missiles de croisière, enlèvent à la maîtrise des mers une grande partie de sa signification stratégique. De même, le développement rapide des voies de communication terrestre ainsi que le réseau de transfert des produits pétroliers par conduites au sol contribuent aussi à diminuer quelque peu le rôle des transports maritimes.

    Dans le cadre, néanmoins, l'Europe est loin de présenter une structure uniforme. Il existe, tout d'abord, un certain nombre de pays enclavés, sans accès direct à la mer : le Luxembourg, la Suisse, le Liechtenstein, l'Autriche, la Macédoine, la Tchéquie, la Slovaquie, la Hongrie, la Moldavie, la Biélorussie, sans oublier la Principauté d'Andorre. Tous sont dépendants de leurs voisins, soit qu'ils empruntent leurs voies ferrées ou leurs systèmes routiers, soit qu'ils orientent le flux de leurs échanges le long des fleuves internationaux qui les bordent ou les traversent. Toute rupture dans cette chaîne de communication risque d'avoir des conséquences graves qui peuvent devenir critiques en cas de conflit prolongé. Citons simplement, à titre d'exemple récent, la neutralisation de la navigation sur le Danube à la suite des bombardements de l'OTAN sur Novi-Sad. Pour l'équilibre économique des pays enclavés, il y a donc une "obligation impérieuse de paix" sur l'ensemble du secteur européen. Au même titre, ceux qui dépendent, pour leur apport énergétique, du bon fonctionnement des péniches ou des gazoducs, signent avec leurs contrats de fourniture un contrat d'espoir dans la stabilité politique des pays par où passent les vecteurs de leur économie.

    Le cas étrange d'un pays enclavé dans ses frontières maritimes

    Dans des conditions de tension internationale et – a fortiori – en état de guerre, il peut même arriver que des pays immenses se trouvent prisonniers, leurs frontières maritimes ne leur permettant plus un accès libre aux océans du monde. Le cas de l'ex-URSS, à cet égard, est intéressant. Cet immense pays, qui s'étend du Pacifique à l'Atlantique, de la Mer Noire aux frontières de la Chine, ce pays qui possède des milliers de kilomètres de côtes, n'a, en fait, qu'un seul accès à la haute mer, la Mer de Barents, au Nord de la Scandinavie, et la tragique histoire des convois de Mourmansk est là pour montrer combien cette route est vulnérable. En effet, tout le littoral sibérien, de la Nouvelle Zemble jusqu'à la Péninsule Tchouktche, y compris le Détroit de Béring, est bordé par une banquise impénétrable qui interdit toute navigation régulière, même si de puissants brise-glace à propulsion nucléaire ouvrent, de temps à autres, la voie aux convois marchands depuis le Détroit de Vaïgach jusqu'à l'embouchure de la Lena. A l'Ouest, la Mer Baltique est une poche fermée, d'où l'on ne sort qu'au travers de détroits danois, du Petit et du Grand Belt, et par le Sund et l'on sait, depuis la première guerre mondiale, qu'ils sont faciles à neutraliser.

    La même situation se retrouve en Mer Noire où, selon la Convention de Montreux de 1936, les détroits turcs ne peuvent être franchis par des navires de guerre que dans des conditions bien précises et toujours en surface. Il en va de même aussi en Extrême-Orient car les flottes partant de Vladivostok sont contraintes de s'engager dans les passages étroits qui ferment la Mer du Japon, si elles veulent gagner le Pacifique. Il est vrai qu'il existe également Petropavlovsk au Kamtchatka, mais que vaut une base isolée dépourvue de logistique arrière ?

    En fait et à l'exception notable des sous-marins stratégiques à propulsion nucléaire, qui peuvent s'échapper incognito de la Mer d'Okhotsk ou circuler librement sous la banquise de l'Océan Polaire, le seul accès de la Russie vers la haute mer se fait au travers des eaux difficiles, peu profondes et facilement contrôlables de la Mer de Barents, à partir de la Mer Blanche et de la Presqu'île de Kola, au Sud de l'Ile de l'Ours. Dès lors, il est aisé de comprendre pourquoi, dès la fin de la deuxième guerre mondiale, l'URSS a tenté par tous les moyens de s'assurer le contrôle de cette zone vitale, éventuellement jusqu'au Spitsberg, même au prix d'un condominium russo-norvégien comme Monsieur Molotov le proposait au Ministre Trygve Lie.

    Dans cette optique, la Russie n'est pas la seule à être pénalisée par la géographie et l'on peut aisément – mutatis mutandis – transposer ce problème en Méditerranée, une mer fermée qui ne s'ouvre "sur l'extérieur" que par le Détroit de Gibraltar ou le Canal de Suez. Nous savons bien que, pour l'un comme pour l'autre, l'accès peut devenir difficile, voire impossible en cas de conflit. Rappelons simplement, pour mémoire, qu'une situation semblable se retrouve aussi en Mer Baltique et en Mer Noire, comme nous l'avons déjà vu plus haut.

     

    Il faut composer avec les barrières terrestres

    Cela veut-il dire qu'en dehors des frontières maritimes l'Europe peut offrir un espace de circulation terrestre ouvert et sans contraintes ? Hélas, tel n'est pas le cas, car deux arcs montagneux redoutables forment barrage au travers du continent : les Pyrénées et les Alpes, dont les chaînes Ouest-Est séparent les territoires du Sud de ceux du Nord. Certes, nous avons fait des progrès depuis l'époque où les légions romaines négociaient avec peine les cols transalpins mais il n'en demeure pas moins qu'il faut contourner les Pyrénées par le bord de mer et que la traversée de l'arc alpin, si elle n'est plus impossible, requiert néanmoins une multitude d'ouvrages d'art qui sont tout aussi coûteux que vulnérables. En temps de guerre, cette contrainte peut être déterminante et, longtemps, l'OTAN s'est inquiétée du maintien des liaisons entre son flanc Nord et son flanc Sud face à la barrière neutre, transversale, formée par la Suisse et l'Autriche. Seule, désormais, reste la Confédération Helvétique, mais sa place est toujours hautement stratégique tant au plan militaire qu'au plan économique, comme le montrent d'ailleurs, à l'évidence, les discussions laborieuses conduites avec l'Union Européenne sur le transit des poids lourds, dont on vient de nous faire relation.

     

    Un axe fluvial Mer du Nord – Mer Noire

    Faut-il alors admettre que l'espace européen ne peut pas être franchi dans sa totalité ? Certes non, mais cela ne se fait pas sans difficultés. Toutefois, récemment, une nouvelle artère s'est ouverte en Europe, d'Est en Ouest. Vous l'avez tous deviné, je veux parler du système fluvial Rhin-Main-Danube, une formidable voie d'eau de 3'500 kilomètres entre la Mer du Nord et la Mer Noire.

    En effet, en unissant Bamberg, sur le haut cours du Main à Kelheim, sur le Danube, par un canal à grand gabarit de 171 kilomètres de long, passant, entre autres, par Nuremberg, on rend possible le transit de navires d'une jauge de plusieurs milliers de tonnes de Rotterdam jusqu'à Constanza. Ainsi se trouve réalisé le vieux rêve du plus ancien Européen, Charlemagne, qui avait imaginé ce canal et creusé les premiers kilomètres de sa "Fossa Magna".

    Si ce système fluvial n'a pas le mérite absolu de l'originalité – on connaît les ouvrages soviétiques qui relient la Mer Blanche à la Baltique et les eaux baltes à la Mer Noire – il a du moins un potentiel économique gigantesque car il irrigue le cœur de l'Europe industrielle et relie entre eux neuf pays : Pays-Bas, Allemagne, Autriche, Slovaquie, Hongrie, Yougoslavie, Bulgarie, Roumanie et Ukraine. Plus important encore, il crée une voie courte entre l'Est méditerranéen, l'Europe du Nord et la Scandinavie. De ce fait, il tend à déplacer le "barycentre" de l'Europe vers la Mer Noire et, par elle, reculant ainsi ses limites jusqu'aux confins de la Mer Caspienne. C'est "l'Europe de l'Atlantique à l'Oural" du Général de Gaulle, simplement dilatée vers le Sud.

    Il y a quelques années, j'ai entendu à Bucarest un discours assez visionnaire du Président Iliescu qui plaçait la Roumanie au centre de l'Europe, repoussant le limes oriental jusqu'en Arménie. Dans une certaine mesure, on peut dire que cette nouvelle conception de l'Europe consiste à projeter au Nord les contours de l'Oekoumène en englobant avec Chypre et la Turquie les marches du Sud de la Russie, la Géorgie et pourquoi pas l'Arménie, la Syrie et le Liban. L'axe méridien central européen s'étend alors d'Helsinki à Athènes en passant par Sofia.

    Peut-être n'est-ce qu'une vue de l'esprit mais elle me paraît intéressante car elle ne fait pas que déplacer l'équilibre géographique de "l'Europe des 15" mais parce qu'elle ouvre aussi, très largement, l'espace européen à l'influence slave et également parce qu'avec les pays riverains de la Mer Noire, l'Islam et les Arabes entrent en force dans la nouvelle communauté. Dans cette structure nouvelle, il est bien clair que la Turquie occupe à l'Est une place déterminante.

     

  3. L'EUROPE ET LA CULTURE : TRADITIONS ET OUVERTURE

Ceci m'amène ainsi, presque sans transition, à aborder le deuxième volet de ce survol géopolitique de l'Europe : celui des traditions et des cultures.

 

Le renouveau ottoman

Avec la Turquie, en effet, nous assistons, à l'Est de la Mer Noire, au spectacle étonnant d'une reconstitution de l'Empire Ottoman, du moins sur le plan culturel. Les Etats indépendants d'Asie Centrale, Ouzbékistan, Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan, ont dans leur grande majorité des langues d'origine turque et, fort habilement, Ankara s'emploie à développer ce "fonds commun" par une politique culturelle très active. Des instituts d'enseignement supérieur, des chaires universitaires, des échanges de professeurs invités qui, souvent, deviennent résidents, toute une stratégie est mise en œuvre pour créer, dans le Centre Asie, un appel culturel vers l'influence ottomane dans le secret espoir qu'il entraîne une dépendance réelle à l'égard de la Turquie d'aujourd'hui. Tout l'équilibre géopolitique de cette région risque d'en être profondément affecté et cela d'autant plus que dans ces Etats nouvellement indépendants pèse encore lourdement le souvenir de la domination russe et des purges sanglantes opérées dans les intelligentsias nationales à l'ère stalinienne. Le vide slave ainsi créé ne demande alors qu'à se remplir d'apports nouveaux puisés dans des racines linguistiques et culturelles communes, élevant ainsi une barrière solide face aux tentatives de pénétration diffuse venues de Chine.

Il n'y a pas lieu de s'étonner de ce phénomène. N'avons-nous pas présentes à l'esprit les multiples marques, parfois indélébiles, de la présence séculaire des Serviteurs de la Sublime Porte, sur tout le flanc Sud du continent européen et il n'est pas jusqu'au café serbe, à la cuisine grecque et au croissant autrichien qui ne nous rappellent cette époque encore bien récente. Ignorer ou négliger la Turquie dans la construction européenne serait donc à mes yeux une grande erreur, plus encore une faute au sens de Talleyrand. Elle est le lien obligatoire entre la Mer Noire et la Méditerranée, entre l'univers judéo-chrétien et l'islam du Moyen-Orient, le pont entre l'Europe occidentale et les profondeurs mystérieuses de l'Asie. Loin d'ouvrir des voies aisées à la critique, les drames que vit la Turquie, qu'ils soient politiques ou, tout récemment encore, environnementaux, sont autant d'occasions d'apporter à ce pays une solidarité confiante et de l'accompagner avec modération d'un mouvement progressif quoique irréversible de "mise en conformité" aux normes européennes des droits de l'homme.

 

La civilisation occidentale face aux nouvelles cultures

En effet, depuis plus de deux décennies, la géopolitique européenne s'est dotée de toute une série de principes directeurs qui, sans être vraiment nouveaux, ont pris progressivement le pas sur le simple raisonnement économique comme sur la diplomatie traditionnelle. C'est ainsi que sont apparus, pêle-mêle, l'environnement, la culture et le développement des valeurs de l'esprit, les droits sociaux, la solidarité, le devoir d'ingérence humanitaire, la protection des minorités, la recherche des spiritualités authentiques, la lutte contre l'exclusion et la précarité, etc., tous plus ou moins déduits ou inspirés de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme et de la Charte des Nations Unies. Sur ce terrain fertile ont germé de nombreux organismes, associations ou comités, ainsi que des structures supranationales dotées de pouvoirs étendus : la Cour Européenne des Droits de l'Homme, la Cour Européenne de Justice ou l'OSCE. Dans un climat neuf où tous les pays dits du Bloc de l'Est sont passés d'une situation d'oppression à une apparence de liberté, toutes les forces traditionnelles des sociétés occidentales se sont mises au travail pour exploiter vigoureusement ce nouveau créneau.

Les Eglises, elles-mêmes, se sentent directement concernées et souhaitent la création d'espaces libres de confrontation spirituelle. Ainsi, pour la deuxième fois en huit ans, le Synode des Evêques a tenu à Rome une assemblée spéciale pour l'Europe. Le Saint-Père, comme le Dalaï-Lama, se penchent avec sollicitude, amour et compassion sur l'Europe naissante enfin dégagée de la tyrannie totalitaire. Mais, dans le clair-obscur d'une adolescence difficile, apparaissent déjà des tendances négatives : l'hédonisme, le consumérisme, le relativisme culturel et religieux. Profitant de situations pluralistes, parfois conflictuelles, il se développe alors un matérialisme pratique qui étouffe les valeurs fondamentales de l'humanisme. Parallèlement, apparaissent des formes confuses de religiosité qui, souvent, donnent naissance à des sectes qui infiltrent le tissu social, se jouent des frontières et des ethnies dans l'ombre ou sous la protection des grands réseaux mafieux.

Face à cette conjoncture lourde de préoccupations multiples, l'appareil politique négocie l'urgence au plus près, comme à l'accoutumée dans le temps prévisible d'un mandat de législature et son souci permanent reste de sauvegarder le consensus, en évitant ainsi de prendre les décisions dures qui pourraient assurer l'avenir.

D'autres groupes se réfugient dans une idéologie pure, aux résonances bibliques, et s'y accrochent avec la force du désespoir en dépit des évidences. Que dire ainsi du combat surréaliste mené par les Verts contre le nucléaire, que dire sinon que, comme l'écrivait récemment le Prix Nobel Georges Charpak, en refusant de sortir de sa niche politique, le parti écologiste défend avant tout son fonds de commerce.

Il est vrai, je le soutenais moi-même ici lors de votre dernière Rencontre, que la gestion environnementale est chose difficile et qu'il faut savoir choisir des stratégies médianes, respectant la sensibilité des citoyens et assurant en même temps un heureux compromis entre des exigences contraires. Dans cette optique, peut-être le Parti Vert est-il un antidote nécessaire au dogmatisme technologique ?

 

L'Europe des régions

Quoi qu'il en soit, à l'aube de ce nouveau millénaire, nous découvrons que l'Union Européenne est traversée par de multiples courants, souvent divergents, qu'il convient de canaliser si nous voulons lui conserver son identité propre. En effet, notre vieux continent est lourd de traditions et porte tout un ensemble de fonds culturels indépendants acquis au cours des siècles. Notre civilisation occidentale n'est pas une terre neuve, ouverte à toutes les aventures et pouvant se développer au gré d'une dynamique nouvelle. Les peuples qui la composent ont une histoire millénaire. Ils ont atteint un très haut niveau de culture et marqué les siècles par leurs monuments, leurs œuvres d'art, leur littérature, leurs philosophies. Issus de la tradition judéo-chrétienne où sont venus se fondre les apports slaves, germaniques, anglo-saxons et norses, ils ont réussi le difficile exploit de grandir et de se rapprocher, tout en conservant leur personnalité.

La force de l'Europe est là : l'union dans la diversité, et cela implique tout à la fois un refus des nationalismes aveugles et le rejet d'une supranationalité réductrice. Cette diversité nécessaire et bénéfique se manifeste d'ailleurs à l'intérieur des Etats, même si l'unité nationale existe depuis longtemps. Dans l'Europe nouvelle, on voit surgir de nombreuses régions, ayant chacune leur personnalité propre. Souvent, bien qu'elles appartiennent à des pays différents, elles présentent une dynamique commune et ont tendance à s'associer directement au-delà des frontières. Le Savoyard, le Valaisan, le Tyrolien ou le Bavarois ont plus en commun qu'ils ne l'auraient respectivement avec le Breton, le Neuchâtelois ou les citadins de Vienne et de Berlin.

Il y a, en quelque sorte, un retour aux sources, un désir profond de restauration des identités et pour un continent qui cherche sa voie dans l'union, c'est tout à la fois une évolution positive favorisant l'entente et le rapprochement et un risque majeur de voir peu à peu s'affaiblir le pouvoir des Etats. Le développement régional est une tendance irréductible de l'Europe et, sans doute, l'un des facteurs clés de sa réussite.

 

La tentation bureaucratique

Certes, sur la route, il reste de nombreux obstacles. L'emprise bureaucratique d'une administration centrale, nécessaire il est vrai, qui veut intervenir tous azimuts et imposer des comportements identiques à des régions de traditions et d'histoire totalement différentes. La réglementation de la chasse aux oiseaux migrateurs en est un bon exemple. Il y a, aussi, le risque permanent d'une banalisation des cultures par l'infiltration continue du tissu social par des flux migratoires, souvent mal contrôlés, en provenances des pays déshérités. C'est là, sans doute, le plus grand danger, car nos peuples européens n'ont pas, pour la plupart, ni le désir, ni la possibilité de s'adapter à la présence de ces corps étrangers qui forment, parfois, des noyaux durs au cœur même de leurs villes ou de leurs provinces.

L'Europe n'est pas le creuset américain où, pendant près de deux siècles, les immigrants de toute provenance se sont mêlés pour donner naissance à l'homo americanus. Pour respecter sa tradition d'humanisme et la vision historique qu'elle a des droits universels de l'homme, l'Europe se doit d'ouvrir sa porte à ceux qui la sollicitent, mais elle ne peut pas, elle ne doit pas, dans cette ouverture, perdre son identité, ni laisser s'implanter sur son sol des formes de civilisation qui ne correspondent pas à sa propre histoire. L'Islam comme problème européen, voilà un sujet d'actualité et de controverse car s'il est une vertu que l'héritage chrétien nous oblige à pratiquer, c'est la tolérance et le respect d'une forme authentique de spiritualité. Mais cela ne peut pas conduire à substituer des croyances ou des philosophies nouvelles à nos valeurs traditionnelles. Le minaret et le clocher doivent pouvoir cohabiter sans se disputer les fidèles. Difficile déjà au niveau régional, ce problème l'est encore plus au plan national et il s'aggrave sensiblement quand on envisage de contrôler les flux migratoires à l'intérieur de l'espace de Schengen et surtout au niveau de ses frontières.

 

Un sujet permanent de controverse : l'immigration

Cela pose, d'ailleurs, une fois de plus, le problème angoissant de l'immigration, l'une des composantes déterminantes de la géopolitique européenne. Voulue délibérément, à l'époque de l'expansion économique, tolérée par la suite, puis contestée de nos jours, elle reste cependant nécessaire tant que nos citoyens refuseront de satisfaire aux humbles tâches du quotidien que les pouvoirs syndicaux s'acharnent à montrer comme dégradantes. Les confier alors à une main-d'œuvre importée – qui devient vite un sous-prolétariat – n'est certainement pas la méthode voulue pour affermir un tissu social déjà bien malmené.

 

Grandeurs et servitudes de "l'humanitaire"

Hélas! Une nouvelle brèche est en train de s'y produire, conséquence évidente d'une invention récente du collectif international : le droit d'ingérence humanitaire. Personne, ici, je pense, ne songera à contester le bien-fondé éthique de cette démarche qui s'apparente directement à la défense des minorités. Si la dignité de l'homme est menacée, si un climat de contestation s'installe quelque part dans une marche européenne avec la répression brutale qui lui est toujours associée, l'Occident, au sens large, se sent impliqué. Façon nouvelle de voir les choses, il faut le dire, car le même Occident ne s'est pas toujours senti concerné quand le pouvoir soviétique écrasait ses populations indigènes ou les mouvements de révolte dans ses satellites. Même aujourd'hui, les pays "bien-pensants" en restent à quelques gesticulations verbales sur ce qui se passe en République Populaire de Chine ou en Corée du Nord, dans la mesure, toutefois, où ces remontrances ne portent pas préjudice à leurs intérêts économiques.

Vous me direz : c'est loin ! Le Kosovo, c'est la proche banlieue. Je n'entrerai pas dans ce débat, toujours difficile quand il s'agit d'investir un pays souverain et d'y pratiquer, à large échelle, l'essai d'armes nouvelles. On avait connu les bombes à effet de souffle (d'ailleurs interdites) au Moyen-Orient. On aura découvert cette fois les bombes au graphite et les avions furtifs à long rayon d'action.

Toujours est-il que là, en Serbie, comme en Irak, de malheureuses populations civiles sont victimes d'actes de guerre, ou des conséquences tragiques d'un embargo dans le fallacieux espoir qu'elles en rendront responsables leurs dirigeants pour les chasser honteusement. En Irak du moins, le résultat a été juste à l'opposé.

De toute manière, cette politique, elle aussi, entraîne son flux migratoire : des réfugiés, cette fois. Vous connaissez le problème : on compatit, on accueille, on se lasse et on essaie de se défaire du fardeau. Et cela est d'autant plus délicat que dans le flot de ceux qui ont tout perdu s'infiltre cette pègre internationale qui vit sous toutes les nationalités et profite de l'occasion pour pénétrer des sanctuaires jusque là étanches. Alors vient l'amalgame, et l'opinion publique, confondant le vrai et le simulateur, rejette le tout par simplicité.

Mesdames, Messieurs, l'Europe sera confrontée encore longtemps à ce type de situation et il lui faudra beaucoup de clairvoyance, de courage et de détermination pour trouver un équilibre durable dans l'attente improbable d'un nouvel ordre mondial stable et prospère. C'est la dure loi de la vie. Rien n'est jamais donné, tout doit être conquis, mérité et sauvegardé. Dans notre grande Europe en mutation, une organisation comme la vôtre, Paneurope, est nécessaire pour tenter de définir les chemins possibles et aider les hommes à changer leurs mentalités.