Remigio RATTI
Originaire du Tessin, Remigio Ratti a fréquenté les Universités de Fribourg, de Trieste et de Leeds où il a obtenu des diplômes en économie politique, en économie européenne des transports et en économie du bien-être. Dès 1975, il enseigne l'économie internationale à l'Université de Fribourg, puis s'oriente vers l'économie régionale et des transports. Depuis 1996, il est également professeur à l'Université de la Suisse italienne; il dispense des cours sur la politique d'intégration européenne, le développement régional, la politique du développement dans les régions frontalières, la théorie et la planification des transports, et les relations internationales de la Suisse.
Membre du Conseil suisse de la Science (1978-1994), Remigio Ratti a présidé la "Schweizerische Studiengesellschaft für Raumordnungs- und Regionalpolitik", ainsi que le groupe d'étude et d'information pour la Suisse italienne dénommé "Coscienza svizzera". Il est en outre Directeur de l'Institut de Recherches Economiques (IRE) du Canton du Tessin, membre du GREMI (Groupe de Recherche sur les Milieux Innovateurs, de Paris) et co-animateur du NECTAR (Network for European Communications and Transport Activities Research).
Sur le plan politique, Remigio Ratti est depuis 1995 Conseiller national, c'est-à-dire député au Parlement suisse, et à ce titre membre de diverses Commissions, notamment de la Commission des Transports et Télécommunications, et de la Commission fédérale consultative pour le développement et la coopération internationaux.
L'EUROPE ET LA GLOBALISATION :
FONCTIONALIME ÉCONOMIQUE, TERRITORIALITÉ ET INSTITUTIONS
Je vous remercie de m'avoir invité à cet excellent séminaire et aussi de m'avoir arraché à ce Parlement suisse qui traitait en session extraordinaire les traités bilatéraux entre la Suisse et l'Union Européenne. Il s'agit de sept accords économiques sectoriels qui ne représentent certainement pas une révolution. Pourtant, pour la Suisse, c'est un chapitre important, presque historique, parce que cette ouverture, cette adaptation aux règles du jeu européen représentent aussi une mise en question de la territorialité suisse et de ses règles du jeu.
Ce que j'ai vécu cette semaine – j'étais entre autre rapporteur pour le chapitre des transports – me permet d'introduire les réflexions que je vais faire sur le thème de l'Europe de la globalisation, mais surtout sur cette triade, ce triangle entre économie, territorialité et institutions, triade qui est aujourd'hui soumise à toute une série de bouleversements, de contradictions et dont on ne voit pas encore véritablement le but.
Mon approche de la construction européenne, donc de la Paneurope, est une approche qui part à l'inverse de la globalisation – je me suis défini comme un économiste de l'espace et un économiste des régions, qui part des espaces de vie (qu'heureusement nous avons encore aujourd'hui, malgré la mondialisation et les espaces virtuels). C'est donc l'approche par l'Europe du citoyen, par l'Europe des régions qui est mon point de départ.
Le terme "globalisation" a été très bien défini et illustré par le Professeur Dembinski. Peut-être les trois termes de ma triade méritent-ils une petite définition pour pouvoir démarrer le raisonnement.
Fonctionnalisme économique: il s'agit en général de l'économie, mais j'insiste sur le fonctionnalisme parce que plus que jamais aujourd'hui, l'économie, l'entreprise, les branches peuvent raisonner en fonction de leurs propres intérêts, qui parfois sont des intérêts de "niche", comme on dit dans les milieux spécialisés. L'économie qui se présente aujourd'hui est une économie globale, parce qu'il y a des phénomènes, des révolutions sous-jacentes (comme celles des communications et du monde de l'informatique) mais également l'économie se présente comme quelque chose de très segmenté, de très parcellisé. C'est une économie fonctionnelle, comme l'ont dit les orateurs qui m'ont précédé, quand chacun poursuit son but particulier; l'addition de ces économies fonctionnelles, sectorielles, ne va pas nécessairement donner quelque chose qui puisse ressembler à ce bien commun qui a été cité. Tout cela, sans jugement de valeur, est simplement une constatation.
Le terme de territorialité est certainement plus difficile et presque dangereux. Pour moi, la territorialité (ce terme de territorialité dérive de l'éthologie et représente l'espace tel qu'il est défini par le comportement des animaux), c'est la capacité d'une région, d'un espace territorial donné, de gérer ses relations avec l'extérieur de façon à être en équilibre, à trouver dans ses relations à l'extérieur des facteurs de croissance et de développement de ses propres ressources. Donc territorialité ne signifie aucunement frontière, autarcie, mais au contraire, la capacité de dialoguer avec l'extérieur en s'enrichissant, en restant soi-même et en développant sa propre identité. L'intervention de Monsieur Cheminade est vraiment un discours qui porte vers la négation de la territorialité.
Le terme d'institutions pourrait sembler tout à fait facile à comprendre et pourtant je me permets quand même de m'arrêter un moment pour le définir. L'institution, dans le sens de la new institutional economics américaine par exemple, est celle qui trouve son origine dans le Prix Nobel Douglas North; institution entendue non pas seulement comme les institutions formelles, basées sur une constitution, sur les lois, mais institution en tant que règle du jeu formel ou informel. Le monde d'aujourd'hui, avec sa vitesse extraordinaire, est de plus en plus non réglé ou réglé par des règles du jeu qui ne sont pas écrites, que la société se donne par elle-même, ce qui pourrait être un grand progrès, d'un côté, ce qui peut être, de l'autre côté, anarchisme ou bien aussi être soumis à cette loi de la jungle dont on a parlé précédemment.
Le problème, pour moi, de cette Europe qui vit dans cet espace globalisé, est de résoudre le problème de la triade, du triangle économie-territoire-institutions. Par territoire, on peut entendre différents espaces : une commune, une agglomération, un quartier a sa propre territorialité. Il faut gérer les problèmes d'un quartier et on sait combien certains quartiers sont aujourd'hui invivables. Là il y a un problème de territorialité, qui existe aussi au niveau de la région, au niveau de l'Etat, au niveau de l'Europe et dans les interrelations du système mondial.
Je commence par une remarque critique. On parle trop de et on abuse peut-être de ces termes de globalisation et de mondialisation. Un grand historien comme Fernand Braudel a écrit sur l'économie-monde, il se référait aux XVIème et XVIIème siècles, à la Méditerranée. Immanuel Wallerstein a appliqué le concept d'économie-monde. Pour quelle raison est-on tellement bouleversé et tellement effrayé, si l'économie-monde existait déjà bien avant ? Et la Suisse en est l'exemple : le développement d'un pays pauvre en ressources naturelles ne peut pas s'expliquer sans cette belle maîtrise que la Suisse a pu développer dans le temps, la maîtrise de ses relations avec l'extérieur.
L'économie-monde avait toujours un centre et une ou plusieurs périphéries. Parfois, il y avait même plusieurs centres. Mais cette économie-monde de Braudel et de Wallerstein se laissait voir, il y avait une géographie. Aujourd'hui – et c'est cela la différence – l'économie-monde ne se laisse plus cerner. On ne sait plus très bien où est le centre, on ne peut plus nommer les meneurs du jeu ni les personnes ni les entreprises économiques. L'économie est devenue transnationale et la grande différence, si je prends le rapport entre globalisation et institutions, c'est que jusqu'à il y a quelques décennies, chaque nation, chaque Etat pouvait affronter le reste du monde par un dialogue qui partait d'une entité - l'Etat - qui dialoguait avec un autre Etat ou d'autres Etats d'une façon bilatérale ou multilatérale. Et même les échanges s'appelaient internationaux. Il y avait une économie nationale qui échangeait avec une autre économie nationale.
La Suisse a toujours développé sa politique économique et sa politique étrangère sur la base de ce type de relations qui, au fond, permettaient de faire jouer la nation et l'Etat comme un filtre entre le global et le local. Aujourd'hui, ce qui a fondamentalement changé, c'est que ce type d'approche n'est plus valable, c'est-à-dire qu'il y a des tendances qui ont leur origine au niveau supérieur et qui s'imposent vers le bas sans même le filtre de l'Etat-Nation. C'est donc les entreprises et les citoyens qui perçoivent directement et en termes réels ces inputs, les changements qui viennent de l'extérieur.
Cela bouleverse la territorialité, définie comme étant la capacité d'être en relation avec les autres. La Suisse même en est un exemple. Elle a connu 650 années de confédération, 150 ans d'Etat fédéral. C'est donc une construction qui paraît solide et pourtant aujourd'hui elle est de moins en moins concernée en tant qu'ensemble national suisse. La réponse vient plutôt des milieux économiques de Zurich ou de ce que j'appelle le grand Zurich, c'est-à-dire une métropole qui élargit ses poumons en Suisse orientale, en Suisse centrale, bref qui atteint une dimension de 3 à 4 millions d'habitants, qui semble être – c'est une donnée qui n'est pas théorique mais qui ressort de l'observation et du pragmatisme – la dimension territoriale qui comprend les économies d'échelle suffisantes pour affronter le reste du monde.
On verra après quelles pourraient être les conséquences de cette dé-territorialisation, dans le sens que certains pouvoirs de l'Etat sont perdus au profit du haut parce qu'il y a la nécessité et la volonté parfois de transmettre ce pouvoir vers le haut. C'est un processus qui devrait suivre le principe de subsidiarité : la Suisse le connaît bien, du bas vers le haut. Le problème c'est que parfois ailleurs on parle de subsidiarité dans le sens contraire, du haut vers le bas, en laissant au bas ce qu'on est obligé d'y laisser, parfois sous la pression politique.
L'Etat, qui jouait le rôle de filtre entre le global et le local, doit aussi déléguer à son tour des pouvoirs vers le bas, parce que dans le monde de la globalisation, il y a ce réflexe du local qui veut se gérer. Dans toutes les nations, il y a des forces du régionalisme et il n'y a pas de jugement de valeur. Le régionalisme peut être une très bonne chose s'il correspond à la prise en mains de son devenir, s'il correspond à une prise de conscience. Au contraire, si le régionalisme correspond à une clôture sur soi-même, c'est la défaite.
On a déjà bien défini l'économie transnationale, une économie qui est foncièrement a-spatiale, qui est capable de se défaire de ses attaches territoriales : du jour au lendemain on ferme, on change même de continent si les lois de cette économie fonctionnelle, sectorielle, de "niche" disent qu'il faut aller là où on peut jouir de meilleurs facteurs de localisation pour augmenter la compétitivité au niveau mondial.
Cette transnationalisation de l'économie, cette économie a-spatiale pose un très grand défi au niveau des territoires, au niveau du local. C'est là qu'on trouve quand même une base de réponse forte, parce que ce n'est pas vrai que l'économie est seulement du virtuel, que l'économie est a-spatiale. Encore aujourd'hui, dans le monde des nouvelles technologies, on découvre qu'il y a des espaces, ici et là, qu'on appelle "milieux innovateurs", des espaces parfois limités, qui sont performants ou qui sont capables de réagir. Si on les observe – je fais partie d'un groupe de recherche européen (qui est devenu aussi américain) d'étude sur les milieux innovateurs – on découvre des choses extraordinaires, on découvre des Américains qui nous disent : "Mais vous, Européens, vous jetez par la fenêtre de grandes valeurs qui sont cette capacité de créer un système de production territorialisé, parce que vous donnez la démonstration de disposer d'un système économique et social cohérent et qui repose sur un système dynamique d'apprentissage collectif".
Prenons le cas de la Suisse, que tout le monde connaît, la Suisse qui produit des montres. Il y a une vingtaine d'années, cela semblait fini. On avait inventé la montre électronique mais on ne l'avait pas exploitée tout de suite et le secteur semblait tomber. Aujourd'hui, la montre électronique n'est devenue qu'un produit de la microélectronique, mais heureusement, il y a encore une Suisse qui a su conjuguer l'électronique avec ce grand savoir-faire, le savoir-faire du petit. Cela ne s'invente pas partout et c'est comme ça qu'une région comme celle chère à Monsieur Bauer a pu prendre en main son défi et avec un certain succès.
Il faut donc voir qu'il y a des possibilités de retrouver la toile : la mondialisation, c'est la verticalisation des relations, il manque la trame horizontale. Il faut savoir la construire et on la construit à plusieurs niveaux (on le verra dans la troisième partie), si possible par le bas.
Ce qui me fait peur, c'est que dans cette réaction à la globalisation, il y a effectivement des phénomènes de réponse du local qui est territorialisé dans des régions qui doivent avoir au moins 2, 3 ou 4 millions d'habitants, et dans le contexte de la Suisse - je le constate en tant que membre du Parlement – la partie la plus riche, la plus forte est celle qui est mieux capable de répondre à cette globalisation (le grand Zurich), tandis que la partie romande – elle exaspère un peu ses problèmes avec la partie alémanique, mais cela ne lui sert pas à grand chose pour être plus forte – et la partie italienne, dont je suis le représentant, risquent d'être marginalisées.
La réponse est que la Suisse n'est pas une nation parce qu'il y a une unité géographique, une unité linguistique, une unité ethnique, la Suisse est une construction comme doit l'être aujourd'hui et demain l'Europe. Et c'est une Europe des diversités qu'on doit construire ensemble. Il faut donc une stratégie et retrouver des règles du jeu qui soient adaptées aux défis de la mondialisation d'aujourd'hui.
3. GLOBALISATION, INSTITUTIONS EUROPÉENNES ET STRATÉGIES "À GÉO
MÉTRIE VARIABLE"
Le fonctionnalisme économique - justement parce que l'addition de logiques sectorielles, de logiques de "niche" ne peut pas donner un ordre mondial - demande la construction de cet ordre mondial et non institutionnel, dans le sens de l'informel, cela à tous les niveaux. Et j'insiste sur l'institutionnel d'aujourd'hui, l'institutionnel qui est celui des règles du jeu que la société se donne, parfois spontanément, et selon des modalités qui ne peuvent plus être les modalités des institutions emboîtées l'une dans l'autre comme les poupées russes : les communes emboîtées dans le niveau province, cantons emboîtés dans le niveau national, eux-mêmes emboîtés dans un niveau d'intégration continentale ou supranationale. Au contraire, cette réalité de notre société d'aujourd'hui a besoin de géométrie variable, c'est-à-dire de pouvoir se développer selon ce que les gens (le citoyen, les territoires) voient, ressentent, en repoussant les frontières, en évitant de construire des frontières.
Le triangle économie-institutions-territorialité, on peut le lire partout, dans les espaces de vie du quotidien, le quartier, la commune, la ville, dans les espaces de vie économique de chacun de nous, région et espace de travail, dans les espaces de programmation. De plus en plus il y a les économies d'échelle qui nous poussent à chercher quel est le meilleur territoire pour planifier des infrastructures collectives par exemple et il y a aussi les espaces d'intervention à l'échelon transfrontalier et inter-étatique.
Je termine en évoquant un exemple – on parlera après de la Communauté de travail Alpes-Adriatique – que je limite aux Alpes et aux transports : malgré notre processus d'intégration européenne, cette Europe économique du Traité de Rome de 1957 avait bien illustré qu'il fallait avoir une politique européenne des transports. Dans ce cas, le sectoriel a prévalu, les esprits nationaux ont prévalu et aujourd'hui on se retrouve avec une Europe qui commence à peine maintenant à se donner une politique européenne des transports.
Les Alpes, un territoire central, historiquement déterminant pour la définition de l'Europe, un territoire qui aurait pu être une frontière et au contraire a relié les hommes, non seulement des vallées, mais le Nord avec la Méditerranée. Voilà que ce territoire alpin s'est trouvé à être la victime de la non politique des infrastructures européennes. Il a fallu réagir et d'abord on a réagi chacun pour son compte, les Alpes côté français, les Alpes côté suisse, les Alpes côté autrichien, et parfois un itinéraire contre l'autre.
On a heureusement pris conscience – c'est là la géométrie variable – d'un espace alpin. Je me souviens d'un fameux congrès à Milan de 1973, où le président de la région Lombardie d'alors, Monsieur Bassetti, avait justement évoqué ce concept géopolitique des Alpes qui ne sont pas une barrière (à l'époque on aurait pu encore croire à une Mer Méditerranée qui devient Rouge avec les Alpes qui font la frontière). Il fallait la culture des Alpes, la culture de la gestion du territoire par le bas, ce sont les communautés alpines qui, les premières, démontrent ces valeurs.
J'ai pu constater qu'il y a eu une renaissance de cette culture des Alpes, de cette dimension "géométrie variable" d'une partie de l'Europe. Petit à petit on arrive à une politique européenne et alpine du transit, du passage des Alpes qui pourrait être innovatrice vis-à-vis du reste de l'Europe, qui emprunte des nouvelles technologies, qui est en même temps une politique qui respecte le marché, mais qui veut le dominer. Dans un territoire délicat comme les Alpes, on ne construit pas des autoroutes pour en faire des camionales. Il y a des technologies qui permettent de respecter le territoire et les hommes et c'est cette proposition - qui est partie de la Suisse - du transport combiné route-chemin de fer et une technologie qui petit à petit est proposée au reste de l'Europe qui sera probablement acceptée. La tragédie du tunnel du Mont-Blanc va peut-être accélérer un cette prise de conscience et, aujourd'hui au moins, les Français des Alpes, les Suisses et les Autrichiens pensent d'une façon commune. La construction de l'Europe passe par-là, par cette géométrie variable.
Je pense que je suis parfaitement en ligne avec les orateurs qui m'ont précédé, bien que je me sois abstenu ou que j'ai donné des jugements de valeur avec beaucoup de prudence. C'est un fait que cette triade économie-territoire-institutions aujourd'hui est très très mal gérée. La Suisse aussi en fait les frais. Simplement par l'analyse spatiale, par l'analyse des territorialités réelles, celles qui sont vécues par les hommes à partir des collectivités locales surtout, je vois une possibilité positive de réponse et donc de construction d'un ordre mondial qui ne peut être que la résultante d'un ordre qui se fait à tous les niveaux et surtout avec une territorialité qui signifie : bannir les frontières, avoir sa propre identité, être capable de gérer ses relations avec l'extérieur.