Jean -Claude PÉRISSET

 

Né à Estavayer-le-Lac en 1939, c'est à Fribourg et à Sarnen que Mgr Jean-Claude Périsset a effectué ses études primaires et secondaires, avant d'entrer au Séminaire diocésain de Fribourg puis de fréquenter, à Rome, la Faculté de droit canonique de l'Université Pontificale Grégorienne et l'Académie Pontificale Ecclésiastique.

Ordonné prêtre en 1964 à Fribourg, il fut successivement vicaire à Genève, collaborateur de la Congrégation pour le Clergé et de la Congrégation pour les Évêques, puis a effectué diverses missions pour le service diplomatique du Saint-Siège, en Afrique méridionale (1973-1976), au Pérou (1976-1980), en France (1980-1983), au Pakistan (1983-1984) et au Japon (1984-1986).

Tour à tour Vicaire judiciaire du Diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg de 1986 à 1991, Collaborateur de la Secrétairerie d'Etat à la Section pour les Relations avec les Etats comme Conseiller de Nonciature (1991-1996), puis Secrétaire adjoint du Conseil Pontifical pour la Promotion de l'Unité des Chrétiens (1996-1998), il fut ordonné évêque par le Pape Jean-Paul II en janvier 1997, comme évêque titulaire d'Accia.

Depuis novembre 1998, Mgr Périsset est Nonce apostolique en Roumanie et archevêque titulaire de Giustiniana prima.

 

 

L'ÉTAT ACTUEL DES RELIGIONS ET LEUR RAPPORT AVEC L'ÉTAT

EN EUROPE CENTRALE ET ORIENTALE

 

Mon bref exposé se veut un survol rapide des pays d'Europe Centrale et Orientale, en portant notre regard sur la situation des religions et leur rapport avec le pouvoir civil ou politique.

S'agissant d'une Rencontre ayant pour but l'échange d'idées, de programmes et visions - dans le style de Richard Coudenhove-Kalergi - qui avait tout dans sa tête plus que dans ses livres - je vous épargnerai les références savantes et autres statistiques, pour faire d'abord l'état des lieux, pour exposer ensuite quelques réalisations récentes des relations Eglise-Etat, concernant principalement l'Eglise catholique, afin de suggérer quelques orientations favorables à la construction européenne.

Il me paraît préférable en effet de proposer certains éléments seulement, relatifs à notre sujet, en vue de susciter la réflexion et l'échange, plutôt que de vous fournir un panorama complet des religions dans leur rapport avec le pouvoir civil, d'autant plus que la situation concrète varie non seulement d'un pays à l'autre, mais aussi d'une année à l'autre, vu la rapide évolution sociale que ces pays connaissent.

 

 

I. LES RELIGIONS EN EUROPE CENTRALE ET ORIENTALE

 

A. Constat de base

1. Les pays d'Europe Centrale et Orientale ont été dominés, depuis 1917 pour l'ex-URSS, 1948 pour les autres, par le communisme athée, pour qui la religion était "l'opium du peuple" et qu'il fallait donc abolir.

2. Malgré cette attitude de fond, le pouvoir civil a dû composer avec les religions; et les chefs religieux ont parfois accepté des compromis pour maintenir leur communauté religieuse en vie.

3. La situation de l'Eglise catholique, en raison même de son unité et de son universalité, a été particulièrement visée par la persécution : soit pour éliminer les évêques fidèles au Pape, centre visible d'unité, soit pour créer des Eglises nationales et des associations - surtout de prêtres, comme par exemple "les Prêtres pour la paix" ou le "Mouvement Pax" - sous contrôle du régime.

4. Les Eglises orthodoxes, structurées de façon autonome au sein d'une nation, ont pu, surtout depuis leur participation au Conseil Oecuménique des Eglises depuis 1960, se dégager quelque peu du carcan du régime étatique communiste.

5. Les Eglises issues de la Réforme et d'autres, comme les Hussites en Tchécoslovaquie, minoritaires mais historiquement bien implantées, exerçaient une résistance d'autant plus efficace que leur visibilité cultuelle était moins forte.

6. Les communautés juives, quasi anéanties par le nazisme, tout comme l'islam, peu nombreux et plus ethnique que cultuel, réussissaient à survivre sans trop d'opposition de la part des autorités civiles communistes.

7. Surtout, et pour toutes les religions, la création du "Bureau des cultes" cherchait à substituer l'autorité du régime aux autorités légitimes des diverses religions, afin d'imposer la doctrine du Parti à travers l'activité religieuse, et surtout dans le but de nommer des chefs religieux dociles au régime.

 

B. Situation des religions dans la nouvelle donne d'après 1989

1. Le bouleversement des régimes communistes a permis aux religions de s'affirmer publiquement et même officiellement comme religion de la majorité de la population d'un pays. Par exemple, la religion catholique en Croatie, en Lituanie et en Pologne, la religion orthodoxe en Bulgarie, en Russie, en Roumanie et en Ukraine, la religion luthérienne en Lettonie et Estonie.

2. La composition numérique des communautés religieuses est fortement tributaire de la persécution subie sous le régime communiste.

Certaines communautés comme l'Eglise gréco-catholique en Roumanie, en Slovaquie et en Ukraine avaient été supprimées, et leur résurgence crée des tensions avec l'Eglise majoritaire orthodoxe, à laquelle l'autorité civile avait alors transféré leurs biens (1946 pour l'Ukraine, 1948 pour la Roumanie).

La nationalisation par l'Etat communiste des écoles, hôpitaux et autres œuvres culturelles et sociales crée, après 1989, des rapports nouveaux : l'Etat démocratique, successeur de l'Etat communiste "pilleur", devient débiteur envers les communautés religieuses des biens autrefois confisqués (particulièrement en ce qui concerne les écoles).

Lorsque les bien confisqués ont été remis à une autre communauté, lors de la résurgence de la communauté spoliée, des tensions naissent avec la communauté bénéficiaire - comme par exemple entre l'Eglise orthodoxe et la Communauté gréco-catholique en Roumanie et en Ukraine - tensions que le pouvoir civil cherche à surmonter en appelant les deux communautés à chercher entre elles des solutions adéquates. En Ukraine et en Roumanie, il y a même des dispositions civiles établissant que la restitution des biens confisqués par le régime communiste doit se faire sans l'intervention de l'Etat.

Les communautés religieuses ont toutes subi une très forte érosion numérique, alors que leurs membres restés fidèles sous la persécution rendent possible aujourd'hui une nouvelle et très forte vitalité. Un seul exemple à ce propos : en Roumanie, les monastères et séminaires, tant orthodoxes que catholiques (byzantins et latins) regorgent de candidats. Et cela n'est pas uniquement conséquence des difficiles conditions sociales (12 % de chômage), car alors le même phénomène devrait se produire dans les pays membres de l'Union Européenne, qui connaît de fait un même taux de chômage.

Le rôle joué par les "croyants" sous le régime communiste pour la défense des libertés personnelles, en s'appuyant sur l'Acte Final d'Helsinki (du 1er août 1975), en particulier la liberté religieuse et la liberté de conscience, donne aux religions une place significative dans l'évolution de la société, alors même que les communautés religieuses ont perdu leur rôle antérieur de seul "espace de liberté et de contestation" de l'Etat.

 

 

II. QUELQUES RÉALISATIONS RÉCENTES DE RAPPORTS STRUCTURELS ENTRE
L'ÉGLISE ET L'ÉTAT

 

Je me limiterai ici à l'Eglise catholique qui, grâce à son organe central d'unité qu'est le Saint-Siège, lequel jouit de plus de la personnalité juridique publique au plan international, est à même d'entrer en relation avec le pouvoir civil moyennant des accords internationalement reconnus, comme les concordats.

Notons d'abord que la solennité du concordat convient moins bien aujourd'hui, dans une société en rapide évolution. C'est pourquoi le Saint-Siège privilégie la formule d'accords séparés sur des questions particulières plus homogènes.

1. Dans les pays de l'Est et du Centre de l'Europe, depuis 1989, le Saint-Siège a conclu :

- un concordat avec la Pologne (89 % catholiques)

- quatre accords avec la Croatie (67 % catholiques), concernant les questions juridiques relatives à l'église, l'éducation, l'assistance pastorale aux forces armées et les questions financières (soit les conséquences des spoliations exercées par le régime communiste)

- un accord avec la Hongrie (42 % catholiques)

- un accord œcuménique avec la République Tchèque (23 % catholiques), pour l'assistance pastorale aux forces armées

- un accord avec l'Estonie (2,7 % catholiques) sur le statut juridique et l'activité de l'Eglise catholique.

Des accords sont en discussion avec la Lituanie et la Lettonie et l'on discute d'accords éventuels avec d'autres pays, dont la Slovaquie et l'Ukraine.

2. La reconnaissance juridique de l'Eglise concerne sa place dans le système juridique d'un Etat en vue de faciliter sa mission pastorale. C'est de fait la base des accords que le Saint-Siège désire conclure avec les Etats. En principe, le Saint-Siège demande que l'Eglise catholique dans son ensemble jouisse de la personnalité juridique publique dans le système juridique d'un Etat. A ce niveau, c'est la Conférence des Evêques qui représente juridiquement l'Eglise. Le Saint-Siège demande aussi que jouissent de cette même personnalité juridique publique les entités principales de l'Eglise, comme les diocèses, les paroisses, les congrégations religieuses, les séminaires et universités propres, afin que toutes ces institutions puissent agir de façon autonome pour acquérir, vendre, emprunter, sous la direction de la personne physique qui les administre. L'Eglise ne demande pas de privilèges, mais de voir reconnue son importance sociale afin de pouvoir agir librement.

3. Un aspect important des accords avec les Etats est la liberté des instituts d'éducation à tous les niveaux, y compris universitaire, dans le respect des lois étatiques et en collaboration avec les institutions similaires de l'Etat. L'accord sur l'éducation fait habituellement aussi référence au libre accès des organismes de l'Eglise aux moyens de communication sociale : radio, TV et presse. Notons qu'en ce domaine qui se réfère à la culture, l'Eglise ne considère pas seulement les écoles servant à la formation des futurs ministres - facultés de théologie, grands et petits séminaires - mais toute école de formation.

4. L'avantage d'accords entre le Saint-Siège et un Etat concerne d'abord le niveau juridique supranational de ces conventions qui, en principe, les met à l'abri des fluctuations politiques de l'Etat contractant. De plus, de tels accords se limitent aux questions essentielles, établissant les principes de collaboration entre l'Eglise et l'Etat sur les questions d'intérêt commun. Les applications concrètes sont laissées à des règlements d'application, qui seront préparés entre les services concernés de l'Etat et la hiérarchie locale, soit la Conférence des Evêques, avec l'assistance du Saint-Siège qui est opportunément consulté avant la signature des règlements.

5. Jusqu'ici, de tels accords avec des pays de l'Est et du Centre de l'Europe ont été conclus avec des pays à majorité catholique, parce qu'il convient à un régime assumant la lourde succession des régimes communistes, de reconnaître à l'Eglise catholique sa juste place dans l'Etat, comme étant une grande force de cohésion sociale.

6. Dans les pays à majorité orthodoxe ou dont l'appartenance religieuse de la population est fractionnée entre diverses communautés, l'Etat promulgue le plus souvent une législation sur l'exercice du culte, la reconnaissance et le statut juridique des communautés religieuses, les conditions d'exemption des impôts et taxes, etc. De fait, c'est souvent l'ancien "Bureau des Cultes", institué par le régime communiste, qui assume aujourd'hui cette nouvelle tâche. Il arrive, bien sûr que les orientations d'un tel bureau, bien qu'agissant dans un régime démocratique, se ressentent encore des anciennes interventions étatiques, si bien que les communautés religieuses estiment être encore conditionnées par l'Etat dans le libre exercice de leur mission propre. On pourrait parler ici de "néo-josephisme".

7. La prolifération, dans les pays d'Europe Centrale et Orientale, des mouvements religieux importés d'Asie et d'Occident, qui souvent exercent un prosélytisme sectaire, accompagné parfois de visées d'ordre commercial, incite les pouvoirs publics à restreindre leur activité. En Occident et surtout en Amérique du Nord, on crie aussitôt à la persécution, au manque de liberté religieuse et de conscience, parce qu'on ignore l'histoire des peuples concernés, leur culture tout imprégnée des valeurs religieuses de la communauté principale et surtout l'ostracisme dont elles ont été victimes sous le communisme.

Le concept même de liberté religieuse et de liberté de conscience, contenu d'ailleurs dans l'Acte Final d'Helsinki - par conséquent applicable aux pays d'Europe Centrale et Orientale qui sont tous membres de l'OSCE - doit être "modulé" - si j'ose l'expression - en fonction de la réalité sociale concrète. Son application "à outrance" pourrait provoquer des réactions préjudiciables à la liberté religieuse, parce qu'il faut aussi une mentalité démocratique nouvelle pour sa mise en œuvre, et cela demande du temps, toute une éducation en vue d'amener les mentalités à la vivre concrètement. Qu'on nous comprenne bien : il ne s'agit pas de proposer ici une Europe "à deux vitesses" comme on la refuse dans l'ordre économique, mais bien une Europe "complémentaire" et disons le, puisqu'on a utilisé l'expression ce matin, l'Europe "de la convivance" ou encore une Europe "harmonique", qui réalise au plan continental et supranational la théorie orientale, byzantine, de la "symphonie" des rapports entre l'Eglise et l'Etat.

 

 

  1. PERSPECTIVES POUR UNE EUROPE NOUVELLE DANS L'APPORT
    SPÉCIFIQUE DES COMMUNAUTÉS RELIGIEUSES À SON UNITÉ

 

La construction européenne se réalise avec les multiples matériaux qui composent la société, parmi lesquels la religion a aussi sa place. Paradoxalement, ce sont les pays sortis de quarante ou soixante-dix ans de communisme athée - lequel cherchait à éradiquer la religion comme étant "l'opium du peuple" - qui manifestent une vitalité religieuse des Eglises et Communautés bien supérieure à celle des pays occidentaux. Il importe, par conséquent, que l'Occident soit attentif - et je dirais même accueillant - à cette dimension religieuse active, pour combattre le matérialisme pratique de la société de consommation. On s'étonne en Occident des lois qui soutiennent l'action des Eglises ou qui reflètent des normes éthiques du christianisme, tandis qu'on s'étonne en Europe Centrale et Orientale de la perte du sens moral et religieux - ou tout simplement humaniste - dans notre société occidentale.

Aussi, j'estime qu'une mutuelle écoute est indispensable au "paneuropéanisme", qui n'est possible que dans le respect et la composition harmonieuse de toutes les composantes de l'Europe, comme je l'ai à peine mentionné, dont les composantes religieuses - chrétienne avec ses différentes traditions confessionnelles, juive et musulmane - comme aussi celles qui relèvent de l'absence ou du refus de la religion, sont appelées à se rencontrer pour dialoguer, échanger et contribuer ainsi à ce que la société européenne soit plus solidaire et fraternelle et donc plus conviviale.

J'ose donc formuler pour cette problématique les postulats suivants :

1. L'approche ou la considération de la situation des religions en Europe Centrale et Orientale nécessite une connaissance historique objective de chacune des religions et communautés, dans la réalité concrète de chaque pays, en évitant les simplifications et surtout les globalisations hâtives. Cela requiert des chercheurs et des politiques beaucoup de patience et, surtout, d'humilité.

2. Le système des relations entre le pouvoir civil et une communauté religieuse précise dépend beaucoup de la situation locale et ne peut être jaugé - et encore moins jugé - selon des critères passe-partout et théoriques (voilà un domaine dans lequel le principe de subsidiarité, dont on a parlé au cours de cette Rencontre, doit absolument être utilisé). Il convient de veiller à ce que, dans l'ordre étatique, chaque groupe religieux soit capable de s'exprimer librement, dans le respect des lois de l'Etat, bien sûr, tant comme groupe qu'au travers de l'activité personnelle de ses membres. C'est là, à mon sens, une application objective du principe de "liberté religieuse".

3. Il importe au plus haut point d'éviter des clivages entre ethnie et religion et de considérer la religion uniquement sous l'aspect de gardienne des traditions ethniques (c'est d'ailleurs un danger pour ces communautés).

4. La situation majoritaire ou minoritaire d'une religion n'est pas à juger selon les mêmes critères que ceux, d'ordre culturel, politique ou social, utilisés pour les minorités ethniques.

5. Est à bannir par conséquent toute intervention externe politique, sous prétexte de favoriser le développement culturel d'un groupe ethnique ou linguistique, surtout lorsqu'une telle intervention provient de milieux politiques de la nation à laquelle appartient cette minorité religieuse.

  1. Sachant qu'il n'y a pas de "retour historique", l'attachement à l'histoire ne doit pas signifier qu'on avance à reculons pour retrouver un état antérieur jugé parfait ou meilleur pour telle ou telle religion ou communauté religieuse. La promotion d'une religion, avec les valeurs culturelles dont elle est porteuse, vise à la complémentarité sociale.

Appliquant ce principe aux relations entre communautés religieuses différentes (il s'agit là de la convivance interconfessionnelle), nous parlons de la "purification de la mémoire", non pas pour oublier l'histoire, faite souvent de tensions, d'oppositions et même de luttes ou persécutions, mais pour reconnaître objectivement les faits historiques, les déficiences de sa propre communauté et ses acquis positifs, afin de corriger ce qui n'est plus compatible avec la vie actuelle de la société ni avec les valeurs mêmes que ces communautés propagent. La "purification de la mémoire" n'est donc pas l'oubli de l'histoire - la "Shoah" par exemple ne peut être jetée aux "oubliettes de l'histoire" - mais elle est l'appréhension de l'histoire, avec un regard renouvelé par l'histoire actuelle, pour ne pas rester prisonnier des faits passés, si cruels et négatifs soient-ils, afin de construire au mieux le monde d'aujourd'hui et de demain en une société solidaire, fraternelle et conviviale.