Gérard MONTASSIER

 

Diplômé de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, licencié en philosophie, agrégé en lettres classiques, Gérard Montassier est entré en 1963 à l'ENA.

Sa carrière professionnelle est brillante. Il a été notamment Secrétaire des Affaires étrangères au Quai d'Orsay (1967-1971) et aux Nations Unies à New York, Conseiller technique du Ministre des Affaires culturelles J. Duhamel (1971), Secrétaire Général du Fonds d'Intervention Culturelle pendant 6 ans, Directeur de cabinet du Secrétaire d'Etat à la Culture Michel Guy (1974-1976), Secrétaire Général du Haut Conseil de l'Audiovisuel (1976-1982) et Président de l'UDF de Charente.

Il a représenté la France à la Conférence du Désarmement à Genève (1983-1987), puis à Zurich comme Consul Général (1987-1993). Il a été nommé Ministre plénipotentiaire en 1990.

Auteur de divers ouvrages sur la culture, Gérard Montassier, qui est Commandeur des Arts et Lettres, a fondé et préside depuis 1994 la Fondation Internationale pour une Histoire de la Civilisation Européenne.

 

 

 

POUR UNE POLITIQUE EUROPÉENNE DE LA CULTURE

(LA CULTURE DE LA CONVIVANCE EN EUROPE)

 

D'abord merci, Messieurs les Présidents, pour votre invitation et pour l'occasion qui m'est donnée de militer en faveur d'une politique européenne de la Culture. Militer pour une politique européenne de la Culture revient à suggérer que cette politique n'existe pas ou qu'elle est timide, insuffisante et lacunaire et que cette lacune est inacceptable.

Tel est bien, au demeurant, mon propos. Pour être plus précis, nous constatons qu'il existe en Europe une foule d'initiatives culturelles transnationales de toutes envergures, mais que de ces initiatives culturelles ne se dégagent ni un projet fédérateur, ni une politique générale susceptible de les inspirer. Je décrirai rapidement cette situation et les raisons qui l'ont fait naître.

Mais je crois que, si le pessimisme de cette première constatation est clair, il n'incite pas à baisser les bras et à considérer que la situation ne peut pas être retournée. Bien au contraire, le moment est venu, je crois, de concevoir d'abord et de réaliser ensuite un projet culturel de grande envergure pour l'Europe. Nous allons voir dans un second temps sur quelle base on peut le faire.

La première institution européenne qui a imaginé une politique culturelle a été le Conseil de l'Europe. Il a développé tout un appareil de conventions consacrées à la Culture qui ont été, dans l'ensemble, fort utiles. On doit donc une grande reconnaissance au Conseil de l'Europe qui a joué un rôle à la fois de défricheur d'idées et de réalisateur. Mais ni ses structures, ni sa vocation, ni ses moyens financiers ne lui permettaient d'engager une politique globale de la Culture à l'échelle de l'Europe. L'institution qui avait la structure et les moyens financiers, c'était incontestablement la Communauté Européenne, et ensuite, l'Union Européenne. Mais là, le handicap et la lacune ont été pendant longtemps d'ordre juridique.

N'oublions pas, en effet, que le Traité de Rome de 1958, créant la Communauté Européenne, était d'abord un instrument économique et commercial. D'éducation et de culture dans le Traité de Rome, il n'était nullement question. Il a fallu attendre le Traité de Maastricht, en 1991, pour avoir enfin un texte fondateur à la fois d'une politique de l'éducation (article 126) et d'une politique de la culture (article 128). Par conséquent, de 1958 à 1991, soit pendant 33 ans, le vide juridique a été total. Et là réside la première et principale raison de cette absence de politique culturelle qu'il a fallu déplorer pendant toutes ces années.

Toutefois, vide juridique ne signifie pas forcément vide effectif. N'oublions pas en effet que la Culture revêt des aspects économiques et financiers importants, puisque le chiffre d'affaires des activités culturelles en Europe est légèrement supérieur au chiffre d'affaires de l'industrie agroalimentaire. Et c'est par cette voie que la Culture est entrée dans une politique européenne globale. On pourrait dire que la Culture est passée, en Europe, par la porte des services.

De ce fait, le Conseil, la Commission, la Cour de Justice ont pris une foule de décisions souvent heureuses dans le domaine de la politique culturelle européenne. Je citerai pour mémoire la politique des droits d'auteurs, la politique concernant la concurrence en matière de subventions culturelles, ainsi que la libre circulation des biens culturels.

Les "politiques sectorielles", de leur côté, ont acquis progressivement des volets culturels importants au fur et à mesure de leur développement. Par exemple, la politique de l'artisanat a permis de prendre des mesures de protection des métiers d'art et c'est à celle de la recherche que l'on doit les CD-Rom culturels. C'est également sur la base de l'article 130 du Traité de Rome, qui réglemente la politique industrielle, que l'on a élaboré une politique de l'audiovisuel et que l'on a pu établir en 1989 la directive "Télévision sans frontières" qui assure la libre circulation des programmes de télévision ou, en 1990, le programme MEDIA I destiné à soutenir la création audiovisuelle. Il est clair que ces initiatives, tout à fait heureuses, devront être reprises dans le cadre d'une politique plus générale de la Culture.

Je citerai deux autres actions qui méritent d'être poursuivies : d'une part la politique du patrimoine, concernant aussi bien les monuments historiques que les musées (il y a 15'000 musées en Europe, 200'000 monuments historiques classés ou inscrits et 2,5 millions qui sont d'intérêt historique). Grâce à un travail systématique d'exploration et d'archivage, la communauté internationale pourra bientôt disposer sur un support numérique d'un accès à l'ensemble de ce patrimoine européen. Mais il reste beaucoup de monuments à restaurer et de musées à moderniser. L'autre exemple que je citerai est celui des initiatives favorisant la convivance en milieu scolaire, soit dans des réseaux de lycées constitués pour l'adoption de monuments historiques, soit dans des réseaux de lycées qui établissent ensemble des programmes permettant aux élèves de découvrir leur patrimoine commun. Ces expériences ont été à l'origine des programmes COMENIUS et ERASMUS de la Communauté européenne.

J'ai ainsi dénombré quinze secteurs différents qui ont tous créé leur niche culturelle. En 1996, un rapport de la Communauté européenne a cherché à explorer ce dédale. Au terme de cet excellent document, son auteur avouait qu'il n'était pas sûr qu'un certain nombre d'aspects ne lui aient pas échappé. C'est dire que la politique culturelle de l'Europe a été une forêt d'initiatives diverses dans laquelle on ne trouvait aucun fil conducteur.

Cette situation n'a pas échappé aux dirigeants européens, mais ils ont été longs à prendre les décisions qui s'imposaient. C'est en 1969, au Sommet de La Haye, que l'on a commencé à parler de Culture, mais ce n'est qu'en 1983 que l'on a conçu "la nécessité d'engager une coopération culturelle". Il a fallu encore attendre 1985 pour qu'à l'initiative de Melina Mercouri, on réalise une action durable et remarquable, qui est la création des "Villes européennes de la Culture" et c'est seulement à partir de 1987 qu'on a réuni régulièrement les Ministres de la Culture européens.

Voilà donc le chemin parcouru de 1959 à 1990, qui a abouti à la rédaction de cet article 128 du Traité de Maastricht (entré en vigueur en 1993), que l'on peut considérer comme le projet fédérateur de la politique culturelle européenne. Cet article, au demeurant fort bien conçu, dit que la politique culturelle européenne doit, en respectant le principe de subsidiarité, favoriser l'épanouissement des cultures nationales, préserver leur originalité et favoriser l'accès au patrimoine culturel commun de l'Europe. Les différents aspects de la vie culturelle sont également couverts : patrimoine, création, diffusion, échange. Nous avions enfin le socle, la base d'une politique culturelle. Fallait-il se réjouir ? Hélas, pas tout de suite, car ce projet si habilement conçu a été très vite ruiné par une série de calamités qui se sont abattues sur lui.

La première calamité a été une disposition dont la politique culturelle européenne ne s'est pas encore relevée qui a été la décision de prendre à l'unanimité toutes les mesures concernant la culture. Ce droit de veto accordé à chacun des pays membres de l'Union Européenne a été renforcé par un second frein qui, lui, était de nature financière. Ces Etats membres ont décidé en effet de n'accorder à la politique culturelle européenne qu'un budget représentant exactement 0,06 % du budget global de l'Union entre 1996 et 2000 (pour mémoire, l'agriculture représente près de 50 %). Comme si cela ne suffisait pas encore, un troisième fléau s'est abattu sur cette politique : c'est l'interprétation qu'ont donnée à l'article 128 les deux premiers Commissaires européens responsables de la Culture, Messieurs Pinheiro et Oreja, lorsqu'ils ont établi les procédures d'attribution du programme KALEIDOSCOPE, destiné à financer les échanges culturels européens.

Qui décide de l'attribution des subventions prévues pour ce programme ? Un Comité d'experts, dont la liste est secrète, qui représentent les Etats membres et sont mandatés pour défendre leurs intérêts. Le résultat est que ces crédits sont affectés environ pour moitié à des opérations fort utiles, comme la formation de jeunes artistes, comme la création d'un orchestre baroque européen, etc. Pour l'autre moitié, il s'agit uniquement d'un tiroir caisse, dans lequel les Etats membres puisent selon la procédure du donnant donnant, et généralement pour des projets de qualité secondaire, puisqu'il faut qu'il y en ait pour tout le monde. Cette abdication de la Commission devant les intérêts des Etats membres a abouti à un saupoudrage généralisé.

Les résultats le montrent : entre 1995 et 1999, 458 projets ont été subventionnés, soit en moyenne 115 par an, pour un montant de 28,6 millions d'Ecus, soit environ 60'000 Ecus par projet, ce qui est évidemment une misère. En 1999, le plus gros projet a reçu 330'000 Ecus. Il s'agissait d'un programme de musique vénitienne tout à fait remarquable, sous la responsabilité de la Fenice. Mais si l'on attribue 330'000 Ecus à un projet, cela signifie que d'autres n'ont presque rien. Le résultat est que les programmes qui ont été financés sont d'une extraordinaire diversité dans l'envergure et dans la qualité. On trouve, dans le répertoire des projets financés, des actions telles que des expositions de cerfs-volants ou l'implantation de statues le long des pistes cyclables en Angleterre, ou encore la création d'une pièce de théâtre sur la vie d'Althusser. On voit mal en quoi ces actions ont pu servir le patrimoine culturel européen.

Il faut évidemment beaucoup plus d'imagination et beaucoup plus de moyens pour réaliser une véritable politique de la Culture. Je crois que ce n'est pas une ambition folle que de demander que ce budget soit au moins décuplé, ce qui ne le porterait qu'à 0,3 % du budget global et que les attributions soient faites à des opérations beaucoup plus substantielles, beaucoup plus significatives, à des réseaux de villes notamment.

On aboutit donc à une situation tout à fait paradoxale et ce sera ma première conclusion : ce qu'il y a de meilleur dans la politique culturelle européenne a été réalisé en dehors du Traité de Maastricht, à une époque où il n'y avait pas d'instruments juridiques définissant et réglant cette politique. Faut-il alors désespérer de cette fort utile novation que représentait l'article 128 du Traité de Maastricht ? Dans l'immédiat, oui. Car si l'on regarde le programme qui a été fixé par la dernière Commission pour la période 2000-2004, rien n'est changé. Ce budget reste extrêmement faible, il est de 0,032 % du budget global, soit 167 millions d'Euro pour 5 années, et les procédures d'attribution ne sont nullement modifiées. Les mêmes causes produiront les mêmes effets.

Toutefois, la grande lueur qui apparaît à l'horizon tient dans le fait qu'une conférence intergouvernementale est programmée pour l'an 2000 et qu'à l'occasion de cette conférence, la règle de l'unanimité doit être modifiée ou abolie. A partir de là, il semble possible de concevoir, au-delà du projet fédérateur qui existe, une véritable politique culturelle dont je vais rapidement présenter les quelques principes.

Un politique culturelle européenne devra toujours s'accommoder d'une double contradiction. Elle devra à la fois assurer le pluralisme culturel et mettre en valeur notre fond commun de civilisation, c'est à dire renforcer simultanément notre différence et notre ressemblance. D'autre part - c'est la seconde contradiction - les Européens doivent à la fois protéger leur passé, qui leur a légué leur civilisation, mais aussi rompre avec ce passé, pour inventer ce destin commun qu'ils espèrent, mais qu'ils n'ont jamais connu.

Comment faire pour tenir compte de cette double contradiction sans qu'elle devienne un facteur de blocage ? Pour cela, ne comptons pas sur le temps, car le pluralisme culturel est profondément enraciné dans l'esprit des Européens. Il sera durable, et je le souhaite, étant personnellement favorable au maintien du pluralisme culturel. Mais il ne faut pas se dissimuler qu'il a une double conséquence : d'abord, il réduit les marchés à leur dimension linguistique, ce qui représente un lourd handicap économique face au vaste marché américain; d'autre part, il fragmente les publics et les opinions, ce qui fait qu'une frontière invisible - à la fois intellectuelle et spirituelle - se perpétue, laissant subsister les malentendus et les éloignements du passé.

Ce sont tous ces éléments combinés qu'il faut constamment garder à l'esprit lorsque l'on souhaite concevoir et réaliser une politique culturelle européenne. A partir de là, on peut tracer quatre axes, quatre orientations structurantes de cette politique.

1. D'abord, concevoir de nouveaux modes d'éducation destinés à préserver le pluralisme culturel sans en subir les inconvénients. Cela suppose d'adopter le multilinguisme à l'école, de programmer ce que j'appellerai les "nouvelles humanités" en enseignant le plus tôt possible aux enfants la diversité de leur patrimoine culturel (non seulement Shakespeare et Goethe aux jeunes Français, Corneille et Flaubert aux jeunes Allemands, mais aussi et surtout les initier aux expériences des autres peuples européens, à leur histoire, à leurs choix politiques et économiques pour tenter de les leur faire connaître et de les leur faire comprendre) et enfin de multiplier ces expériences de convivance qui ont été décrites par l'orateur précédent et celles que je signalais à l'instant et de les généraliser à l'ensemble du système scolaire européen. En un mot, pas de politique de la Culture européenne sans une politique de la jeunesse.

2. La seconde orientation serait une politique généralisée de réseaux. Le pluralisme culturel requiert une politique de réseaux denses, permanents, multiples, tournés vers les actions de coopération. De même qu'il nous faut des réseaux d'autoroutes, de trains TGV, de fibres optiques transnationales pour ne pas rester enfermés dans nos territoires, de même, pour ne pas être enfermés dans nos conceptions nationales, il nous faut des réseaux d'institutions, de musées, d'universités, de théâtres qui passent essentiellement par des réseaux de villes. On a beaucoup parlé de la région pendant ces deux jours et on a très peu parlé des villes. Je crois pour ma part que les villes seront à l'avenir en Europe, comme elles l'ont d'ailleurs été dans le passé, mais peut-être plus encore à l'avenir, les points d'ancrage et les acteurs privilégiés dans le domaine de la Culture, parce qu'elles sont les détentrices principales du patrimoine et, en même temps, elles sont les matrices de l'invention culturelle. Ces réseaux seront à la fois responsables de la création et de la diffusion, avec pour mission de faire circuler les œuvres, les hommes et les idées.

C'est exactement ce que nous tentons de réaliser dans notre Fondation, la Fondation pour la Civilisation européenne, à travers trois types d'actions. D'abord un colloque annuel paneuropéen, qui jusqu'ici s'est tenu à Genève, pour faire circuler les idées et rapprocher les décideurs. En second lieu, nous avons établi un réseau de villes européennes - une dizaine aujourd'hui - qui est à double fin. D'une part, il a pour mission de lier entre elles des institutions culturelles qui coproduiront et échangeront leurs créations - ce sera ce que nous appelons le "Festival d'Europe"; d'autre part, il s'agira d'engager une coopération entre certains services techniques des villes sur des thèmes précis comme "l'utilisation urbaine des nouvelles technologies de la communication". C'est notre "Club des Villes d'Europe" qui sera le foyer de ce genre d'initiatives. Enfin, nous établissons un programme Internet très élaboré pour diffuser ces idées, ces actions, ces programmes et recueillir le sentiment de nos correspondants.

J'insisterai sur le fait que cette politique de réseaux doit être résolument paneuropéenne. Qu'il s'agisse de Metz, de Barcelone, de Porto, de Bruxelles, mais aussi de Cracovie, de Prague ou de Saint Petersbourg, ces villes peuvent adhérer à un tel réseau, sans que leur pays fasse partie de l'Union Européenne. Nous avons là, par ces réseaux de villes, un instrument à la fois souple et efficace, puisque les villes ont une vocation culturelle évidente, qu'elles ont des moyens financiers à leur disposition, une autonomie assez large pour les mettre en jeu, et par conséquent une efficacité qui a cruellement manqué à la politique culturelle européenne jusqu'à ce jour. De ce point de vue, on peut dire que cette idée de réseau paneuropéen de villes est dans le droit fil de ce que propose depuis tant d'années le Mouvement Paneuropéen, et je tiens à saluer ici ce Mouvement, et à dire que nous nous inscrivons dans le sens de son action.

Donc, pas de politique de la Culture européenne sans une politique paneuropéenne de la ville et, dans ce domaine, presque tout reste à faire au sein de l'Union Européenne.

3. Troisième orientation : réorganiser les relations entre les Etats membres et l'Union Européenne. L'Union est dans son rôle lorsqu'elle facilite les rapprochements, les réseaux, et la circulation des hommes, des œuvres et des idées au-delà des frontières. Mais il faut que les diverses initiatives débouchent sur des actions durables, ce qui implique le refus des opérations nationales déguisées, des entreprises éphémères, et du saupoudrage né d'une politique de troc entre Etats membres, ce qui est le cas aujourd'hui.

Quant aux Etats membres, ils sont dans leur rôle lorsqu'ils défendent leur patrimoine national, lorsqu'ils font une politique de restauration des monuments, lorsqu'ils développent les orchestres, les théâtres, les cinémas, etc. Mais ils ont aussi pour mission d'apporter à leurs ressortissants une ouverture sur l'Europe, qui est leur espace et leur avenir. Il y a trois ans, lors de l'un de nos colloques, Raymond Barre a fait, devant un parterre d'hommes politiques comprenant un Ministre de la Culture, la proposition suivante : il a suggéré que 10 % des budgets culturels nationaux soient affectés à des opérations culturelles transnationales européennes. On attend toujours la première action en ce sens. Ces Etats membres ont été remarquablement sourds à cette proposition, mais nul n'ignore qu'ils défendent par tous les moyens - inertie comprise - leurs prérogatives.

Soyons conscients que pour réaliser une politique culturelle européenne, il faut une double réforme : celle de la politique de l'Union, et celle de la pratique des Etats membres. La seconde est aussi urgente et importante, sinon plus, que celle de l'Union.

On me dira que l'Europe n'est pas composée seulement de l'Union Européenne. Certes, je ne l'oublie pas, mais cette situation est moins préoccupante sur le plan culturel qu'en matière d'économie ou de défense. Dès à présent, en effet, l'Union Européenne a pratiqué – et il faut s'en réjouir – une large politique d'ouverture qui permet aux Etats candidats de bénéficier de clauses préférentielles et aux autres Etats européens de se rattacher par des programmes spéciaux aux actions de l'Union. L'Union Européenne est donc bien l'acteur majeur d'une politique culturelle paneuropéenne.

4. Quant à la quatrième orientation, je la définirai d'une façon peut-être un peu abstraite, mais qui correspond néanmoins à une solide réalité : il faut faire de la Culture une ambition de la société civile européenne. Je soulève là une question tout à fait pratique, nullement métaphysique. Suffit-il, en effet, que nous ayons des Institutions adéquates, et une politique adaptée pour aboutir à des réalisations satisfaisantes sur le plan culturel ? Je n'en suis pas convaincu.

Il se pose en effet une ultime question qui est certainement la plus délicate. Je parlais tout à l'heure d'une double contradiction entre préserver sa ressemblance et souligner sa différence. Quelle est donc l'institution qui dira s'il faut à tel moment privilégier la conservation du passé ou la rupture avec nos traditions ? Je crois que ni une institution de l'Union, ni une institution des Etats membres n'est adaptée à ce rôle.

Qui peut le jouer ? La société civile elle-même. Ce n'est donc pas une utopie que de dire qu'il faut s'en remettre à la société civile européenne car, vous l'aurez certainement constaté, toute société civile invente, tôt ou tard, ses mécanismes d'expression et d'action. C'est, en vérité, ce que je viens d'illustrer, car si le Traité de Rome ne donne aucune place à la Culture, cela n'a pas empêché une politique culturelle de naître et de se développer. A la Culture de forcer la porte de l'Union Européenne, précisément sous la pression de l'opinion, de cette opinion qui voulait que ses monuments soient sauvegardés, que son éducation soit rénovée, que sa télévision soit sans frontières. De même, le Traité de Maastricht n'a pas tenu ses promesses. Qu'à cela ne tienne. Des institutions se sont créées ou ont continué à se développer, comme le Mouvement Paneuropéen, comme notre Fondation, et l'action en faveur de la culture s'est tout de même développée.

Il faut tendre à créer une société européenne multinationale au sein de laquelle, par réflexions et débats sur les problèmes d'intérêt commun aux Européens, se forgera une opinion publique européenne. Et c'est cette opinion qui formulera elle-même le contenu de son message d'action. C'est donc bien elle qui est le ressort ultime d'une politique culturelle européenne.