Louis-Philippe LAPRÉVOTE

 

Le Professeur Louis-Philippe Laprévote a une double formation de juriste et de politologue. Docteur en Droit public et Diplômé en Economie et Finances de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, il enseigne actuellement les Sciences de l'Information et de la Communication à l'Université de Nancy 2.

Associé-correspondant de la célèbre Académie de Stanislas, il est vice-Président d'une ONG de Professeurs d'Universités entretenant des relations opérationnelles avec l'UNESCO.

Louis-Philippe Laprévote est également responsable du Groupe de Recherches "Information Communication Propagande" et dirige le Département "Etude des civilisations" du Centre Européen Universitaire de Nancy avec lequel la Fondation Coudenhove-Kalergi a tissé des liens de coopération.

 

 

 

LA CONTRIBUTION DES UNIVERSITÉS À

LA CULTURE DE LA CONVIVANCE EN EUROPE

 

 

Lorsque les représentants de la Fondation Coudenhove-Kalergi ont proposé au Professeur Jean-Denis Mouton ou à moi-même d'intervenir au cours de vos journées d'étude, ils avaient sans doute l'intention de témoigner de leur intérêt pour une Université qui - depuis 1950 - abrite le Centre Européen Universitaire de Nancy, Centre dont la caractéristique est d'avoir toujours accueilli des étudiants de troisième cycle provenant de toute l'Europe, c'est-à-dire aussi de l'Europe centrale, orientale et balkanique.

Les représentants de la Fondation Coudenhove-Kalergi avaient aussi sûrement présent à l'esprit la nature particulière des relations entre la Lorraine, l'Université de Nancy et le Président international de l'Union Paneuropéenne, l'Archiduc Otto de Habsbourg-Lorraine, Docteur Honoris Causa de notre Université, dont l'ouvrage L'idée impériale a été traduit par un de nos collègues germaniste et a été édité en langue française par nos Presses Universitaires.

Le sujet sur lequel il nous était proposé de réfléchir apparaît comme déconcertant puisque le terme convivance ne figure dans aucun dictionnaire français récent. Fort de cette constatation, nous avons donc essayé, dans un premier temps, de mieux en cerner le sens et, sans doute par facilité, dans un second mouvement, d'envisager le rôle des Universités dans l'édification d'une culture de la convivance en Europe, en donnant l'exemple du Centre Européen Universitaire de Nancy.

Le terme convivance est un mot rare et son usage n'appartient peut-être aujourd'hui qu'à des cercles restreints. Il convient donc d'en chercher les sens possibles, tout au moins si l'on veut échapper à la promotion d'un terme qui ressemblerait à ces "idées mots" analysées par l'archiviste-paléographe Augustin Cochin dans son ouvrage posthume sur La Révolution et la Libre pensée.

Ainsi qu'il a déjà été indiqué, le terme ne figure pas dans les dictionnaires de langue française récents. Tout au plus trouve-t-on dans le Littré le verbe convivre et le substantif convivant. Le verbe convivre est ainsi défini : "Vivre avec. Vieux verbe qui se comprend sans peine et qui pourrait encore trouver son emploi…"

L'absence du terme convivance dans les dictionnaires de langue française a été soulignée dans une lettre adressée, fin 1998, par Messieurs Marco Pons et André Poulin, au nom de Paneurope Suisse, à Monsieur Maurice Druon, Secrétaire perpétuel de l'Académie française. Certes, le terme est utilisé par Monsieur Georges Picard lorsqu'il élabore une Charte de Convivance Européenne, mais les Actes de la première Rencontre Coudenhove-Kalergi en 1994 - Rencontre au cours de laquelle fut notamment présentée la Charte - qualifient encore le terme de convivance de "néologisme explicite".

L'institut National de la Langue Française, unité du Centre National de la Recherche Scientifique, ne semble avoir, quant à lui, enregistré dans ses bases de néologismes BORNÉO 1 et BORNÉO 2 que quatre occurrences d'utilisation du terme convivance. Dans les quatre cas, il s'agit de phrases extraites d'articles de périodiques faisant référence aux travaux du philosophe Vladimir Jankélévitch et surtout à l'ouvrage De la convivance publié en 1985 par Robert Maggiori, lui-même disciple de Jankélévitch.

Une autre base de données de l'Institut de la Langue Française, la base bibliographique MOTET, signale un article de Guy Léonet intitulé : Nouveaux itinéraires du vocabulaire religieux. Cet article, paru à la revue Foi et Langage en 1981 contient notamment la phrase suivante : "La convivance est le premier degré du rapprochement interconfessionnel : elle suppose, contrairement aux habitudes séculaires, une vie "avec", une réelle solidarité qui se concrétise par des contacts organiques entre les Communautés et des engagements communs dans de multiples domaines".

Cette dimension confessionnelle, religieuse et ecclésiastique du terme convivance, conjuguée à la prise en compte de diversités culturelles, apparaît aussi nettement dans les réponses fournies par plusieurs moteurs de recherches sur Internet. Ainsi, par exemple, le Centre Justice et Foi de Montréal accueille une équipe qui "porte son attention sur le défi de l'accueil et de l'intégration des réfugiés et des immigrants et sur la convivance entre Québécois et Québécoises de toutes origines". De même trouve-t-on sur Internet un mémoire soumis par le même Centre Justice et Foi au Synode de Montréal sous le titre : La convivance harmonieuse et intégrée entre les nouveaux arrivants et la communauté d'accueil.

Mais surtout, on retiendra ici l'utilisation du terme dans la traduction du croate au français d'un salut adressé par le Pape à des fidèles croates lors de l'audience générale du 20 novembre 1996 : "J'espère, dit le Pape, que vous puissiez au plus tôt embrasser de nouveau ceux qui vous sont chers, ceux que vous recherchez ou dont vous voulez au moins connaître le sort. Ce n'est pas là seulement un désir de votre cœur, mais il s'agit de l'un des droits humains inaliénables sur lesquels se fonde une saine convivance pacifique entre peuples et nations". En évoquant les droits humains inaliénables, le Pape situe la convivance dans un ordre social et politique qui n'est plus exclusivement religieux et confessionnel.

C'est d'ailleurs une conception laïque de la convivance que développait Robert Maggiori dans l'ouvrage déjà cité. Dans son livre, Maggiori brosse les portraits de quelques personnages qui caractérisent notre époque, qualifiée de post-moderne. Parmi eux, Maggiori décrit des personnages tournés vers la compréhension et le service de leurs semblables. Mais alors que la vertu essentielle de certains est la modestie ou l'humilité, seul celui qui fonde sa relation aux autres sur l'amour pratique la convivance. Le modeste veut être comme l'autre, sans plus, et peut-être un peu moins. L'humble s'efface au point de se nier lui-même. Or, selon Maggiori, "si la modestie et l'humilité créent, par retrait ou négativement la disponibilité à autrui, elles n'ont pas l'élan positivement généreux, ni l'énergie, ni l'impulsion irradiante qui me poussent, non à accueillir l'autre, mais à le chercher, et tout entier, me dévouer à lui. Un tel élan oblatif ne se trouve que dans l'amour". Bien que le philosophe ne cite jamais ce texte, la démonstration de Maggiori fait penser à la première lettre de Saint Paul aux Corinthiens.

On aura noté au passage que la réflexion de Maggiori porte sur le rapport d'un individu à ses semblables. En revanche, c'est à une prise en considération des rapports entre communautés culturelles que s'applique le programme d'éducation interculturelle présenté par le Centre d'Education Interculturelle et de Compréhension Internationale (CEICI) québécois, Centre dont on trouve le programme sur Internet.

A ce point de notre réflexion, il apparaît que la convivance est un processus dynamique d'apprentissage et d'exercice de la vie en commun, soit entre individus, soit entre individus et communautés, soit encore entre communautés. Elle repose tant sur l'affirmation d'identités personnelles et collectives que sur le respect d'autres identités, elles aussi personnelles et collectives. En ce sens, on peut avancer à titre d'exemple que, suivant la Charte Européenne de Convivance, "elle vise à favoriser l'entente et la compréhension entre tenants d'une civilisation basée sur le respect de la personne humaine et à préserver cette culture face aux tendances dénivellatrices et uniformisantes dont elle est menacée".

La convivance semble pouvoir se concevoir tant dans le domaine politique que national, culturel, religieux, économique et professionnel. Par certains aspects, le concept de convivance pourrait être rapproché de celui d'inculturation. Comme pratique même, la convivance n'est pas innée. Elle suppose des aptitudes, une volonté, un accord même quant à sa légitimité. Dans ces conditions, si la convivance implique la rencontre entre cultures, elle génère ses propres codes culturels et ses propres instruments.

C'est ainsi que la Charte Européenne de Convivance se fixe pour but de "stimuler la prise de conscience par tous les Européens de leur appartenance commune à l'ensemble européen, compatible avec l'attachement de chacun à son pays, à sa culture et à ses traditions". On notera que la convivance n'impose ni renonciation identitaire, à la différence de l'acculturation et de l'intégration, ni rejet ou refus de reconnaissance, à la différence de l'intégrisme.

L'écrivain libano-français Amin Maalouf indique bien la voie à suivre lorsque, dénonçant les Identités meurtrières, il écrit que : "L'Europe, prise dans son ensemble, devra bien (…) concevoir son identité comme la somme de toutes ses appartenances linguistiques, religieuses et autres. Si elle ne revendique pas chaque élément de son histoire et si elle ne dit pas clairement à ses futurs citoyens qu'ils doivent pouvoir se sentir pleinement Européens sans cesser d'être Allemands ou Français ou Italiens ou Grecs, elle ne pourra tout simplement pas exister…".

On conçoit alors facilement la nécessité d'une éducation à la convivance telle que le prévoit d'ailleurs la Charte déjà citée qui préconise le recours à certains moyens visuels et à certains moyens auditifs et vocaux auxquels s'ajoute la promotion de valeurs européennes comme la courtoisie, le civisme, l'esprit sportif, ainsi que la rénovation des relations humaines car, toujours selon cette Charte, "réapprendre la signification de la vie en société est une obligation qui conditionne la survie de notre civilisation". Dans ces conditions, on peut se demander quelle pourrait être la contribution des Universités à la promotion de la culture de la convivance en Europe.

De même que l'évolution des Etats-Nations nous impose une relecture de notre passé pour mieux comprendre le présent et imaginer l'avenir, de même l'histoire de certaines institutions devrait nous ouvrir les voies d'une réflexion féconde. L'Europe ne s'est-elle pas caractérisée dans des temps anciens par l'existence d'institutions dont l'origine, la raison d'être et l'influence transcendaient un cadre culturel limité et un cadre national pas encore affirmé ? Ainsi en était-il pour les ordres religieux, ainsi en était-il pour les Universités qui formaient de véritables réseaux européens.

Force est cependant de reconnaître que l'histoire des Universités européennes au cours des deux derniers siècles ne semble pas en faire des instruments au service d'une culture de la convivance, même si les principes des libertés académiques et le principe de tolérance sont régulièrement invoqués.

En premier lieu, je rappellerai le rôle des Universités dans la promotion des nationalismes au XIXème siècle. On notera en second lieu que, plus récemment, les Universités ont été la cible, le but et parfois la base de manœuvres tendant à assurer la domination de certaines idéologies. Champs clos de querelles politiques, elles ont vu se dégrader et se modifier des modes de travail et de relations traditionnels qui fondaient, tant bien que mal, ce que le Président de l'Association Internationale des Professeurs et Maîtres de Conférences des Universités, le Professeur Carlo Alberto Mastrelli de Florence dénomme dans un ouvrage publié en 1990 la Pax academica.

Les Universités ont dû subir d'une part les assauts de ceux qui excluaient les libres discussions et la libre recherche, et d'autre part les assauts de ceux qui auraient voulu que les rapports entre les maîtres, les futurs enseignants et les étudiants soient conçus sur le modèle de la lutte des classes. Ces situations, conflictuelles par essence, ne sont propices ni à l'étude ni, bien évidemment, à la pratique de la convivance.

Il faut encore relever qu'en notre siècle, les Universités sont devenues des instruments de politiques économique et sociale, mises notamment à contribution pour dissimuler le chômage et les conséquences sociales des mutations technologiques. En étant obligées d'ouvrir largement leurs portes, au nom d'une certaine conception de la démocratisation, sans se préoccuper nécessairement des talents, des compétences, des mérites et des aptitudes de leurs futurs étudiants, les Universités accueillent souvent des jeunes gens et des jeunes filles dont la formation antérieure est insatisfaisante. En témoignent la difficulté de compréhension de certains textes, l'absence de goût pour la lecture, la pauvreté du vocabulaire, l'inanité du raisonnement, les déficiences dans l'expression tant orale qu'écrite. Plus que des institutions de juste promotion sociale, les Universités deviennent alors des instruments de nivellement et d'uniformisation. Renonçant de facto à l'excellence culturelle, c'est soit la médiocrité, soit l'hyperspécialisation qu'elles encouragent et favorisent. Or, ni l'une ni l'autre ne prédisposent à l'acceptation de la diversité, du détail, de la pluralité des analyses.

Un discours de facture techniciste voudrait certes aujourd'hui que la rénovation de la haute culture et la promotion de la diversité culturelle passent par l'utilisation massive de ce que l'on appelle les nouvelles technologies de l'information et de la communication. Mais alors se pose la question de l'organisation des connaissances acquises grâce aux systèmes de traitement et de diffusion électronique de l'information.

On pourrait alors douter, en conclusion de ces rappels quelque peu pessimistes, que l'Université ait encore un rôle quelconque à jouer dans la culture de la convivance en Europe. Et cependant, un certain nombre de faits, de revendications et de réalisations suggèrent qu'il est possible et sans doute nécessaire de s'appuyer sur les Universités pour construire une Europe une et diverse.

Il y a d'abord, d'une façon générale, des recherches et des réflexions récentes sur la ou les cultures européennes. Qu'il s'agisse des congrès biennaux sur ce sujet organisés par l'Université de Navarre en Espagne, de la Conférence internationale sur les Etudes Européennes tenue à Cluj en Roumanie, en 1997, de colloques ayant eu lieu en 1998 tant au Centre Européen de Natolin qu'à celui de Lodz en Pologne ou encore de colloques organisés par l'Académie roumaine en 1996 et 1997, on a là un ensemble de faits qui témoignent de ces réflexions.

Toutes ces démarches vont dans le sens des vœux exprimés dans la Déclaration adoptée par l'UNESCO en conclusion de la Conférence Mondiale sur l'Enseignement Supérieur réunie à Paris en 1998. Cette déclaration porte notamment le paragraphe suivant : "Les Universités et l'enseignement supérieur devraient aider à comprendre, interpréter, préserver, renforcer, promouvoir et diffuser les cultures nationales et régionales, internationales et historiques dans un contexte de pluralisme et de diversité culturelle".

Le succès des vœux exprimés par la Conférence Mondiale sur l'Enseignement Supérieur est, notamment en Europe, un impératif de la plus haute importance. On ne peut pas en effet négliger les conséquences socio-culturelles négatives de l'ouverture des frontières entre l'Est et l'Ouest, ni celles qui résultent de la création d'un espace commun européen ou bien encore celles qui résultent de la globalisation que certains distinguent de la mondialisation. Ces mouvements s'accompagnent de revendications identitaires et d'une quête du ré-enracinement personnel et collectif.

Or, pour reprendre l'expression fort juste d'Amin Maalouf, des identités, lorsqu'elles sont exacerbées, peuvent être meurtrières. Elles le seront d'autant plus que les moyens de communication de masse donnent souvent une représentation simplifiée de l'autre et qu'ils imposent des modèles culturels ou pseudo-culturels exogènes. C'est la raison pour laquelle nous avons organisé à Nancy, l'an passé, un colloque sur le thème "Ethnographie et Propagandes". Propagandes pris au pluriel car il s'agissait non seulement d'envisager comment certaines descriptions des peuples pouvaient être mobilisées au service d'appareils de propagande, mais aussi d'évoquer la destruction de certaines cultures par l'importation massive de produits dits culturels représentatifs de ce que Jacques Ellul appelait la propagande sociologique. Il y a tout un champ de recherches à encourager pour comprendre et parfois démasquer les intentions de ceux qui par maladresse, par inculture ou, pire encore, par volonté explicite et goût du lucre, se font les hérauts d'une pseudo-culture finalement belligène.

Mais au delà des programmes de recherche, il convient aussi de se pencher sur les programmes d'enseignement. Qu'il me soit permis ici de donner rapidement l'exemple du programme du Département "Etude des Civilisations" du Centre Européen Universitaire de Nancy. Comme je l'ai déjà mentionné, ce Centre a été créé en 1950. Il résulte alors de l'initiative originale d'universitaires, de représentants des collectivités locales - notamment de la Ville de Nancy - et enfin de représentants de la société civile. Ceux qui ont participé directement à la création du Centre, avaient derrière eux l'expérience récente de la seconde guerre mondiale. Certains d'entre eux, plus âgés, avaient été formés ou avaient vécu dans l'Europe d'avant 1914. Tous croyaient en une certaine unité intellectuelle et spirituelle de l'Europe. C'est bien dans un esprit paneuropéen que le Centre a été créé.

Aujourd'hui, les enseignements du Département "Etude des Civilisations" sont répartis en cinq grandes catégories : en premier lieu, un cycle introductif présente les grandes questions intéressant l'Europe sous les angles économiques, juridiques, ainsi que sous l'angle d'étude des civilisations. Une seconde catégorie d'enseignements porte sur la géographie de l'Europe, son histoire, sur les rapports entre les langages et les sociétés, sur les représentations médiatiques de l'Europe et sur les problèmes de propagande. La troisième catégorie d'enseignements est consacrée à l'étude de certaines zones constitutives de l'ensemble européen, à titre d'exemple : le monde germanique, germano-tchèque, germano-scandinave, le monde anglo-saxon, le monde slave ou le monde méditerranéen. La quatrième catégorie d'enseignements est constituée par des directions d'études qui portent notamment sur les concepts d'identités culturelles, de liberté, de tolérance, sur les droits de l'homme, ainsi que sur les politiques culturelles des organisations internationales intergouvernementales. Enfin, une cinquième catégorie d'enseignements est constituée par des conférences thématiques. Ces conférences, dont les thèmes sont traités dans leur dimension européenne, se placent sous l'un ou l'autre des intitulés suivants : "routes, axes et espaces", "réseaux, haltes et villes", "héros, témoins et figures". A titre d'exemple, sous l'axe "routes, axes et espaces", on peut traiter du Danube ou du Baroque, mais aussi des jardins en Europe. Sous l'axe "réseaux, haltes et villes", on traite des Universités, des monastères, des sociétés de pensée, mais aussi de Vienne, de Grenade ou de Rome. Au titre de l'axe "héros, témoins et figures", on traite de Charlemagne, de Coudenhove-Kalergi, d'Adenauer ou de Charles de Gaulle.

C'est à ce titre que l'an passé, les étudiants du Département ont été invités à suivre la journée co-organisée par votre Fondation et notre groupe de recherche sur "Coudenhove-Kalergi - Charles de Gaulle : une certaine vision de l'Europe".

Le programme est complété par au moins deux voyages : l'un à Verdun, où sont rappelées les dispositions et les conséquences du traité de 843. Les étudiants sont aussi invités à se recueillir sur le site de Douaumont où leur est expliquée la problématique du Centre Mondial de la Paix, des Libertés et des Droits de l'Homme implanté dans l'ancien évêché de la ville. L'autre voyage a lieu à Strasbourg où les étudiants visitent la Cour Européenne des Droits de l'Homme, ainsi que le Conseil de l'Europe.

Bien évidemment ce programme ne correspond à aucun diplôme disciplinaire national français. Il est volontairement pluridisciplinaire et met à contribution des enseignants de notre Université, mais aussi des conférenciers extérieurs. Ajoutons que ce programme a été conçu pour des étudiants français et étrangers car on a veillé, au prix parfois de grandes difficultés, à maintenir un recrutement international diversifié en continuant notamment à accueillir des étudiants d'Europe centrale, orientale et balkanique auxquels sont réservées depuis quelques années les rares bourses dont nous disposons.

Bien évidemment, les exemples donnés ici ne couvrent pas toutes les possibilités de mise à contribution des Universités. Il y aurait bien d'autres exemples à donner. Il y aurait sans doute beaucoup d'autres situations à imaginer et peut-être ceci pourrait-il devenir un sujet permanent de réflexion pour votre Fondation.

Il me reste pour conclure à émettre quelques vœux : si nous voulons accélérer la formation des étudiants européens dans le sens d'une meilleure convivance, encore faut-il que se dégage une revendication citoyenne et politique et une volonté politique. On se souvient de l'entretien télévisé au cours duquel le Général de Gaulle répéta par trois fois "l'Europe, l'Europe, l'Europe", soulignant ainsi que la construction européenne n'était pas seulement affaire de slogans. Or, s'il existe une Europe réglementaire et légale, celle de la Commission à Bruxelles, du Parlement à Strasbourg et de la Cour de Justice à Luxembourg, il existe aussi une Europe réelle du quotidien, qui est le fait de micro-actions entreprises librement par des citoyens européens.

C'est cette Europe là qui fondera la convivance, comme en témoignent les mouvements spontanés d'assistance et de solidarité culturelle, scientifique et humanitaire, notamment en direction de certains pays anciennement communistes et en direction de certains pays qui seraient encore placés sous embargo politique, économique ou militaire. Je signale, puisque cela nous a été reproché (mais nous ne le regrettons pas) que, jusqu'au mois de mars, le Centre Européen Universitaire de Nancy a maintenu un diplôme délocalisé à l'Université de Belgrade.

Puisse alors une Fondation telle que la vôtre user de son pouvoir d'influence pour peser sur les instances de Bruxelles en vue de faciliter et d'alléger encore les procédures d'échange intra-européen dans le domaine de la recherche et de l'enseignement supérieur. Il ne faut pas se cacher que dans certains pays, et notamment dans certains pays anciennement communistes, on se gausse et parfois on se lasse des procédures bureaucratiques imposées par l'Union Européenne. Dans certaines Universités de pays constitutifs de la Communauté, on en vient à refuser de s'intéresser aux programmes de type SOCRATES et ERASMUS tant semblent lourdes et aléatoires les procédures des contrats institutionnels qui aboutissent à des résultats parfois négligeables. Pour un peu, on estimerait que tout se passe comme s'il s'agissait de décourager les initiatives qui conduisent non seulement les enseignants, mais surtout les étudiants à s'imprégner de l'esprit européen.

Puisse aussi une Fondation telle que la vôtre continuer à encourager la déclinaison de l'action culturelle du Conseil de l'Europe dans les programmes de recherche et d'enseignements régionaux, nationaux et transnationaux. Car si nous voulons éviter ce que nous avons vu et vécu en Yougoslavie et qui pourrait, avec une intensité moindre (espérons-le), avec des causes différentes peut-être, se produire en France, en Belgique, au Royaume-Uni, en Italie, en Espagne, qui se produit déjà en Irlande, il faudra qu'en assumant tout notre passé, nous acceptions de suivre le chemin qui nous conduit à vivre ensemble.

Pour résumer d'un mot : nous avons le choix entre la voie de la guerre civile européenne et l'apprentissage raisonné et réaliste de la convivance.