Paul H. DEMBINSKI

 

Né à Cracovie en 1955, Paul H. Dembinski est aujourd'hui professeur associé à l'Université de Fribourg où il enseigne les questions liées à la concurrence et à la stratégie internationales. Il est aussi vice-directeur de l'Institut Interfacultaire de l'Europe Centrale et Orientale de l'Université de Fribourg.

L'essentiel de ses recherches universitaires est consacré à l'économie comparée, entre autres les problèmes de la transition post-communiste, aussi bien dans le domaine de la finance, de la gouvernance des entreprises que dans celui des systèmes socio-économiques comparés.

Auteur d'une dizaine d'ouvrages et de nombreux articles scientifiques, Paul H. Dembinski a fondé et dirige Eco'Diagnostic, institut indépendant de recherche économique. Il est le Secrétaire exécutif de l'Observatoire de la Finance, fondation basée à Genève, dont la mission consiste à promouvoir la prise en compte du bien commun par et au sein des activités financières.

 

 

Y A-T-IL UNE PLACE POUR LA PAN-EUROPE

DANS L'ÉCONOMIE GLOBALISÉE ?

 

C'est un grand plaisir de pouvoir m'adresser à vous aujourd'hui dans ce cadre merveilleux. Je suis flatté de voir que vous avez préféré rester dans cette salle pour réfléchir avec un économiste sur l’avenir de la Paneurope plutôt que de profiter de la beauté du site par une promenade en montagne.

Les organisateurs m'ont demandé d’examiner, dans une perspective économique, l’impact de la globalisation sur la faisabilité de la Paneurope. Je vais essayer de relever ce défi, bien que la portée géographique exacte de la Paneurope m'échappe un peu. Pour ce faire, je vais d’abord brosser à grands traits un tableau de la globalisation avant de revenir, dans un deuxième temps, sur la question paneuropéenne.

 

Qu'est-ce que la globalisation ?

L'espace du world wide web est occupé par les discussions sur la nature de la globalisation. A ma connaissance, personne n'a encore réussi à la définir de manière satisfaisante et définitive. A ce stade, il est clair toutefois que, primo, la globalisation est un processus plutôt qu’un état de fait, secundo, qu’elle est à dominante économique.

Ceci étant, au cœur du processus de globalisation, il faut placer la notion d'interdépendance. Le processus dont il est question conduit à un rapprochement une densification de la toile mondiale d’interdépendances et d'interactions entre acteurs économiques. Les interdépen-dances naissent et se resserrent grâce à la formidable accélération des flux d'information et, mais dans une moindre mesure, des flux de matière de d'énergie.

A partir de l'invention du télégraphe, au milieu du XIXème siècle, la vitesse de transmission de l'information s'est affranchie de la vitesse de circulation des biens. Ainsi, l'information a gagné la capacité de précéder les flux physiques donnant de cette manière naissance à des boucles de rétroaction. Or ces boucles sont à la base de toutes les régulations socio-économiques contemporaines. Par conséquent, le processus de globalisation s’appuie sur l’institutionna-lisation des interdépendances ancrées dans le contrôle des processus réels par des flux d’information. La baisse des coûts a accompagné cette évolution. En 50 ans, le coût d'une minute de conversation transatlantique a été en gros divisé par 100 alors que le coût d'une tonne de fret maritime baissait de moitié. Cette évolution différentiée a encore accéléré le décalage entre les flux d’information et les flux de biens, décalage qui est au coeur du processus de globalisation.

Depuis 1989, la globalisation bénéficie de conditions particulièrement favorables avec la « fin de l'histoire », c’est-à-dire la fin de l'opposition Est-Ouest, et avec l’hégémonie de la « pensée unique ». La chute du mur de Berlin peut être vue en effet comme la déroute du concept même de frontière - compris comme barrière à l’information. Ainsi, les progrès de la technologie ont, en quelque sorte, libéré l'activité économique de la prison des structures politiques. Avec la globalisation, une partie de l'activité économique s'émancipe des contraintes de l’espace.

 

Quatre facettes de la globalisation

Après avoir donné un aperçu analytique de la globalisation, passons à ses dimensions plus descriptives. J'aimerais vous en présenter quatre, qui sont autant de tendances lourdes qui la gouvernent.

La première facette de la globalisation est la tertiairisation. Sous ce vocable se cache le développement sans précédent des activités de service, basées en partie sur l'immatériel, sur le traitement de l'information. La tertiairisation suppose l'existence d'un certain nombre de structures, notamment de structures liées à la protection de la propriété intellectuelle, des marques, etc. Les perspectives de la tertiairisation seraient, selon certains, infinies. On peut toujours se poser la question de la limite anthropologique à la dématérialisation de notre vie. Il nous suffit de nous souvenir de l'excellent repas que nous avons fait tout à l'heure pour dire que la matière a quand même encore une certaine importance dans la vie des hommes et ce n'est peut-être pas demain que nous pourrons nous satisfaire d’un repas sur le web.

La deuxième facette de la globalisation est la financiarisation. Ce terme, un peu barbare, décrit le développement de la finance, notamment la multiplication des actifs financiers et des transactions y relatives. La finance étant une activité éminemment de service, elle participe de la tendance générale vers la tertiairisation. Les deux exemples suivants illustrent le décalage entre, d’un côté, les processus dits « réels » et les processus financiers.

Pour ce qui est de la Suisse, la disproportion entre le réel et le financier est illustrée par la nature des transactions qui ont transité par le Swiss Interbank Clearing System en 1996. Sur environ 38'000 milliards de francs suisses, soit 100 fois plus que le PNB, 600 milliards (estimation) étaient des paiements liés à une activité « réelle », comme les paiements de détail, paiements d'achat et de vente interentreprises. Une autre tranche de 700 milliards s'explique par le chiffre d'affaire des bourses suisses. Avec ces deux facteurs, 3 % des transactions totales ont été expliquées. Quid des 97 % restants ? Selon toute vraisemblance, ce sont des opérations de change impliquant des opérateurs suisses. Cet exemple, met en évidence le décalage entre les processus réels et les processus financiers. La Suisse n’est pas un cas à part, comme le montre, le tableau ci-dessous.

Le tableau ci-dessous présente la progression nominale qu’ont connu sept grandeurs économiques dont certaines appartiennent à l’économie « réelle » et d’autres à la finance.

 

Progression de 1980 à 1995

Chiffre d’affaire des «Fortune 500»

140 %

Somme des actifs des «Fortune 500»

230 %

PNB nominal OCDE

300 %

Valeur du commerce mondial

440 %

Capitalisation des bourses mondiales

970 %

Chiffre d’affaire des bourses mondiales

1170 %

Valeur des transactions Forex

2100 %

 

Source : Observatoire de la Finance, Genève

 

Ainsi, le chiffre d'affaires des plus grandes entreprises américaines, connues sous le nom de Fortune 500, a été multiplié seulement par un facteur de 1,4 pendant les 15 ans en question; les bilans de ces mêmes sociétés par un facteur de 2,3; le PIB des pays de l'OCDE a progressé trois fois. Voilà pour les processus réels. Pour les grandeurs financières, que ce soit la capitalisation des bourses mondiales ou leur chiffre d'affaire sans parler des transactions sur les marchés de change, le multiple est de 10 et plus. Ceci montre que les années '80 et surtout les années '90 ont été le temps de l’affirmation de la dynamique propre des processus financiers par rapport aux processus réels. Ces derniers se développent à des rythmes comparables à ceux d'il y a cent ou cent cinquante ans.

La financiarisation nous entraîne vers l’inconnu. Elle nous fait parfois frémir - regardez ce qui s'est passé ces deux dernières années en Asie, en Russie, en Amérique du Sud ou le LTCM en septembre dernier. Le développement de la finance pose, entre autres, la question du risque systémique. En effet, nous sommes tributaires d'un système financier d'une complexité extraordinaire et nous n’en connaissons pas les limites. En d’autres termes, nous ne savons pas dans quelles conditions il s'arrête de fonctionner. C’est une préoccupation constante des banquiers centraux, cela d’autant plus que l’interdépendance fait craindre le pire au moindre soubresaut.

La financiarisation a aussi une dimension culturelle. Elle repose sur l’uniformisation planétaire des pratiques et des comportements financiers. Considérons le développement des centres financiers : la formation des gens, les pratiques et très souvent les régulations qui s'y imposent sont les mêmes. La financiarisation alimente la soif de l'innovation financière, il n'y a qu'à regarder les journaux spécialisés pour se convaincre de la vitesse à laquelle cette innovation a lieu.

La troisième facette de la globalisation comprend la spécialisation et la transnationalisation des productions. La spécialisation des productions est la clé de l'efficacité mais cette spécialisation n'a de sens que si on peut ensuite échanger ces productions. L’approfondissement de la spécialisation n’a donc de sens que si on peut échanger davantage, commercer davantage, devenir davantage interdépendant. La spécialisation est induite en grande partie grâce à la maîtrise du savoir détenue et gérée par les grandes firmes transnationales qui en ont la capacité. Ces firmes organisent les activités de production à l'échelle mondiale - qu'il s'agisse de production de services ou de production de biens - et exploitent les avantages qu'offrent les divers lieux. Et ainsi, environ deux tiers du commerce mondial de biens se fait à l'intérieur ou entre les mille plus grands groupes internationaux.

Ainsi, dans le monde globalisé, tout le monde commerce avec tout le monde, mais somme toute, et paradoxalement, le nombre d'acteurs importants est relativement limité, voire en diminution.

La quatrième facette, enfin, inclut quelques éléments qui font penser que nous nous avançons à grands pas vers ce qu'un auteur américain a appelé the winner take all society. Une société dans laquelle celui qui gagne emporte tout le morceau et où les « viennent ensuite » n’ont plus rien. On le voit souvent dans les compétitions sportives, dans la mode, chez les artistes ou chez les auteurs de best-sellers.

Cette société, bien sûr, n'est pas encore là, mais un certain nombre de signes avant-coureurs nous l’annoncent: une concentration des connaissances les plus poussées, qu'il s'agisse des connaissances à dimension ou à utilisation économique, notamment technologique; l'appropriation des flux de revenus et des flux de paiement par la technologie interposée; une concentration fantastique du capital par la fusion et l'acquisition dont la longue liste continue à s’allonger tous les jours sous nos yeux; puis une polarisation intra-nationale de plus en plus nette avec d'un côté, l'enrichissement et de l'autre, la pauvreté et l'exclusion. Ceci est vrai pour les pays de l'OCDE, pour les pays du Sud, pour les pays de l'Est.

Les difficultés que nous avons à saisir le processus de globalisation témoignent des problèmes de connaissance qu’elle pose. En effet, la globalisation prend en défaut les concepts économiques et les appareils de mesure statistique qui ont fait leurs preuves durant les cinquante dernières années. Ces instruments montrent leurs limites parce qu’ils étaient rivés sur la matière et sur le territoire, alors que la globalisation est portée par l’immatériel affranchi de l’espace.

L'appréhension des ces nouveaux phénomènes économiques est donc difficile parce que nous ne disposons pas d’instruments capables de lever le voile qui les recouvre. Ainsi, le cadre de la comptabilité nationale, connu par les spécialistes sous le nom de SNA, est à bout de souffle, mais aucune alternative n’existe. Il en va de même pour le commerce international, dont la mesure est basée sur la notion du pays, de l'Etat. Les gouvernements qui sont en train de négocier au sein de l'OMC ont certes un rôle important, mais comparable à celui d’un échiquier sur lequel se déplacent et bougent des entreprises transnationales qui sont de véritables opérateurs commerciaux.

 

La Paneurope face à la globalisation

Si on regarde l'Europe de manière très généreuse, c'est-à-dire jusqu'à Vladivostok, on constate qu'elle est habitée par 642 millions de personnes et qu'elle est créditée, selon les statistiques - bancales par définition - d'un produit économique d’ensemble de l'ordre de 7'200 milliards de dollars (données de 1997). Si on regarde d'un peu plus près la structure ou la répartition à la fois de la population et du PNB, apparaît un certain nombre de disparités qui méritent d'être illustrées.

Dans l'actuelle Union Européenne habite 44 % de la population du continent alors que l'UE produit 84 % du PIB. Les pays qui sont aujourd'hui en négociation avec l'UE en vue d'une éventuelle adhésion représentent 11 % de la population mais seulement 4 % du PIB de la région. La Russie totalise 23 % de la population et 7 % du PIB. Le reste de l'Europe, c'est-à-dire à la fois les Balkans, l'Europe du Sud et l'ex-Yougoslavie, représente grosso modo 21 % de la population de la région définie, mais ne produit que 2 % du PIB.

Si on fait une lecture différente de ces données, on arrive à la constatation suivante : le revenu par tête d'un habitant de l'Union Européenne équivaut à peu près à 80 % du revenu de celui d'un résident suisse, mais il équivaut à 330 % de revenu annuel d'un habitant des pays en négociation, associé actuellement avec l'UE, à 450 % d'un résident russe et à 780 % des résidents de ce que j'ai appelé, à défaut de mieux, le reste de l'Europe.

L'empreinte de la globalisation dans les pays en transition se manifeste par une solidité de plus en plus grande des institutions économiques et politiques, mais il y a encore beaucoup de chemin à parcourir. Ceux qui sont en relation quotidienne avec ces pays s’en rendent bien compte. L'empreinte de la globalisation se manifeste par le progrès du secteur des services. Dans certains pays, ce progrès a été fantastique et a été un des moteurs de la croissance économique durant les 6 ou 7 dernières années. C'est le cas de la Tchéquie, de la Hongrie, de la Pologne. La dynamique de ce secteur dans les autres pays est plus faible, voire très nettement plus faible.

La financiarisation requiert un développement de systèmes ou des institutions typiques de la finance occidentale. Mais, dans les pays post-communistes, cette évolution se heurte aux insuffisances et à la faiblesse du cadre législatif et aux pratiques en matières de gouvernance.

L'empreinte de la globalisation, c'est aussi ce que certains appellent le global players led development. Effectivement, le rôle des transnationales, des très grandes entreprises, dans le développement économique actuel des pays en transition ne devrait pas être sous-estimé. Il est un vecteur extrêmement important de la transformation en cours, mais aussi de la connexion de ces territoires à l’économie globalisée.

Mais l'empreinte de la globalisation entraîne aussi une polarisation des revenus, d'autant plus visible et d'autant plus catastrophique que la couverture, les institutions sociales sont en crise.

Si l’on attend que l'économie à elle seule construise la Paneurope, je crois que l’on prend le mauvais chemin. En effet, l'intérêt "bien compris" des riches - et Dieu sait si de ce côté-ci de l'Europe nous sommes des riches - est de ne partager que le strict minimum, sauf dans une perspective d'investissement donc, à terme, de rendement. Or, ce dernier est des plus incertains, surtout au-delà des pays associés à l’UE.

Imaginons pour les besoins de l’exercice que l’économie européenne stagne pendant un certain nombre d'années. Si l'élargissement a lieu, il faudrait une baisse de 15 % du revenu par tête dans l'Union Européenne pour que le 11 % de la population européenne qui adhérerait puisse se trouver au même niveau de revenu. On pourrait dire que ce sacrifice serait encore envisageable comme ce fut le cas en Allemagne au début des années '90.

Mais imaginez maintenant que tout le reste de l'Europe entre dans l'Union Européenne au même moment que les pays aujourd'hui en négociation. Il faudrait, dans cette même hypothèse, une baisse de 38 % du revenu par tête dans la partie occidentale pour qu'il y ait égalisation. Ce sont des chiffres qui reposent sur un certain nombre d'hypothèses, mais qui illustrent la distance phénoménale entre les différentes « Europes ». Ces chiffres montrent que les forces économiques ne sont pas en mesure, à moyen terme, de combler l’abîme. En effet, même la perspective d’un rendement mirifique à moyen terme ne saurait inciter - dans une logique purement économique - à de tels sacrifices. Aussi, sans volonté politique, il n’y aura pas de Paneurope. L’économie va peut-être permettre à une certaine strate de la population des pays en dehors de l’UE de se rattacher au niveau de vie européen, mais elle n’amènera pas une redistribution générale des cartes au niveau de la région.

Alors, il me semble qu'il ne reste qu’une option pour la Paneurope :

Il s’agit de l’option que l’on peut qualifier de solidaire. Elle puise sa source dans le souci du bien commun, qui est au cœur de la tradition chrétienne. En guise de conclusion, je vous propose une citation que j'aime beaucoup. Etienne Perrot y définit la notion de « bien commun », concept qui mérite d'être redécouvert et qui pourrait servir - j’en suis convaincu - de fondement à la Paneurope de demain :

« Le bien commun - dit Perrot - c'est le bien de la communauté, et la communauté est autre chose que la collectivité. La communauté est l'union dans un même corps d'individus libres. Si on voulait transposer ces propos à l’international il faudrait dire de pays libres (PHD). Le bien commun implique donc non seulement le respect du corps social, ce qu'envisage déjà l'intérêt général, mais encore le respect et la dignité de tous ».

Ces propos sont trop abstraits pour aborder les questions bassement matérielles liées aux exigences économiques du «bien commun ». Mes réflexions n’avaient d’autre objectif que de camper le cadre d’une réflexion à venir sur les exigences économiques du bien commun dans une « Paneurope » de demain que nous souhaitons tous, même si les contours en restent encore flous.