Vlad CUBREACOV

Moldova

 

Né en 1965 à Crihana Veche en Moldova, Vlad Cubreacov a fait ses études à l'Université de Chisinau, à la Faculté de journalisme.

Il a été Chef du Département des Cultes dans le premier Gouvernement moldave post-communiste entre 1991 et 1994, puis a été élu Député au Parlement de Moldova. Depuis 1996, il est membre de l'Assemblée Parlementaire du Conseil de l'Europe.

En plus de ses fonctions, il dirige le bimensuel "Alpha et Omega" qui paraît à Chisinau. Vlad Cubreacov est également membre de l'Union des Journalistes Professionels de Moldova, de l'Assemblée Nationale Ecclésiastique de la Patriarchie roumaine et de l'Union Paneuropéenne de Moldova.

 

 

LA MOLDOVA DANS LE CONTEXTE EUROPÉEN

 

Je tiens d'abord à remercier les organisateurs de la troisième Rencontre Coudenhove-Kalergi de Gstaad et particulièrement Messieurs Marco Pons, André Poulin, Jean-Charles Lechner et Madame Spiridon, de Paneurope Suisse, qui ont rendu possible qu'une petite délégation moldave se trouve ici et pour leur soutien à Paneurope Moldova.

Etant donné que des représentants de la Moldova participent pour la première fois aux Rencontres Coudenhove-Kalergi, je demanderai votre permission de m'écarter légèrement du thème proposé pour le débat tout en essayant de vous présenter de manière succincte quelques considérations sur la situation de la République de Moldova dans le contexte européen actuel.

La Moldova est un nouveau petit pays européen d'expression latine, apparu en 1991 sur le territoire historique roumain, occupé en 1940 par les troupes militaires russes selon les prévisions du Pacte soviéto-germanique Ribbentrop-Molotov. Du point de vue historique, géographique et culturel, le peuple roumain, dans sa totalité, est par définition européen et la République de Moldova, en tant que deuxième Etat roumain sur la carte de notre continent, a incontestablement le droit à une participation digne et plénière, à côté de la Roumanie, au processus actuel de construction européenne, pour la réintégration organique du peuple roumain dans le contexte duquel il a été éliminé il y a plus d'un demi-siècle.

On sait bien qu'initialement le nom d'Europe, qui était celui d'une nymphe fille d'Agénor, a été attribué à une partie de la Thrace, zone où s'est formé le peuple roumain. On peut dire que cette région est la zone où est apparue l'Europe, sa matrice, l'Europe originaire ou Europa prima. Tous les Roumains, et implicitement ceux de la République de Moldova, appartiennent à cette aire par des éléments d'appartenance organique : langue néo-latine, tolérance, religion chrétienne, conscience d'être les héritiers culturels de l'Empire romain non-divisé, mais aussi de celui de l'Est, byzantin, et l'aspiration perpétuelle vers l'universalité, la paix, la communion et l'œcuménisme. Tous ces éléments confirment l'origine, l'identité, le caractère et la vocation européens de notre peuple.

Après s'être évadée il y a dix ans de l'univers du Kremlin, la République de Moldova a procédé au rétablissement de son identité nationale, culturelle et spirituelle, puisque, depuis le début de son existence, elle avait été confrontée à ces problèmes essentiels. Bien entendu, le souvenir de la longue période d'occupation étrangère, les effets de la politique acerbe de russification et de soviétisation ont pesé et pèsent toujours sur la conscience de nombre de mes compatriotes. Toutefois, la classe gouvernante de la République de Moldova, tout en provenant encore pour une large mesure des structures soviétiques du Parti, a traversé une crise d'identité encore plus profonde en balançant pendant plusieurs années entre l'idée nationale, allant dans le courant européen, et la tentation d'un retour dans l'orbite du Kremlin, même si elle comprenait que les Soviets ont perdu la confrontation avec l'Occident et qu'une paix froide a remplacé la guerre froide.

Cette contradiction classique s'est poursuivie jusqu'il y a peu, par une politique bifide promue par les Officiels de Chisinau qui ont déclaré d'un côté l'engagement de la République de Moldova sur la voie de l'intégration européenne et de l'autre, en 1994, ont poussé le pays dans la Communauté dite des Etats Indépendants (CEI) qui est un véritable Empire euro-asiatique de substitution dans la zone nostalgique de l'Union Soviétique. Malgré cela, le facteur européen, conjugué de façon naturelle (national et roumain), devient de plus en plus fort dans la République de Moldova, tout en gagnant du terrain sur le fond de décadence lente du pouvoir moscovite.

Quelque chose revêt une importance particulière pour la République de Moldova : c'est la relation de voisinage avec les deux pays limitrophes : à l'Ouest avec la Roumanie sœur, avec laquelle nous entretenons des relations spéciales et privilégiées d'intégration sur des plans multiples, rapports déterminés par la communion historique et par l'identité de langue, de foi et de culture, et à l'Est avec l'Ukraine, qui a partagé avec nous le même destin amer pendant le tsarisme et les Soviets. En agissant dans l'esprit de coopération régionale et transfrontalière, la trilatérale Moldova-Roumanie-Ukraine a été réalisée il y a deux ans. De même, l'année dernière, nos trois pays ont décidé de créer deux euro-régions, celle du Prout supérieur et celle du Danube inférieur. Cette solution s'est avérée bonne, répondant aux aspirations de nos peuples.

J'essaierai maintenant d'aborder de manière succincte les aspects politiques, économiques, militaires et spirituels de la situation de la République de Moldova dans le contexte européen d'aujourd'hui. Après avoir commis l'incommensurable erreur d'avoir adhéré en 1994 à l'empire de substitution nommé CEI, la République de Moldova a été admise en 1995 au Conseil de l'Europe en tant que membre à part entière, étant, après les Pays Baltes, le premier pays ex-soviétique admis sans aucune réserve dans ce forum. A partir du moment de son adhésion au Conseil de l'Europe, les relations de la République de Moldova avec cet organisme continental ont été axées sur trois dimensions : la coopération interparlementaire, intergouvernementale et la démocratie locale.

Depuis 1995 jusqu'à présent, la République de Moldova a signé 44 Conventions du Conseil de l'Europe, en se conformant ainsi aux normes européennes et en manifestant son désir d'intégration dans les structures continentales. Au mois de novembre 1994, la République de Moldova a signé le premier accord avec l'Union Européenne en tant qu'Etat indépendant. Cet accord de partenariat et de coopération réglemente les rapports entre les parties, pas seulement dans le domaine commercial, où elles s'accordent réciproquement la clause de la nation la plus favorisée, mais prévoit aussi la possibilité de création d'une zone de libre-échange. Cet accord comprend pratiquement tous les domaines d'intérêt commun : le fonctionnement des entreprises, la protection de la propriété intellectuelle, industrielle et commerciale, la collaboration dans les domaines économico-financiers, douaniers, des transports, des télécommunications, des recherches scientifiques, de la protection de l'environnement, etc. Le 1er juillet 1998, cet accord est entré en vigueur, la procédure de ratification étant conclue par tous les Etats membres de l'Union Européenne.

L'adhésion de la République de Moldova à l'Union Européenne dans un avenir prévisible constitue notre objectif stratégique. La Moldova est le premier Etat de la CEI qui a formulé ces desiderata, et l'application de l'accord de partenariat et coopération avec l'Union Européenne serait de nature à effectuer le démarrage des négociations sur un accord d'association, même si ces négociations pouvaient être de longue durée. Dans ce sens, la République de Moldova a reçu officiellement des assurances d'appui de la part de pays comme la France, la Grèce, la Belgique et l'Italie. En cas d'initiation des négociations d'association à l'Union Européenne, la République de Moldova se trouve devant les priorités suivantes : l'adhésion au processus, la participation à la mise en place du Pacte de stabilisation en Europe du Sud-Est et la signature de l'accord de libre-échange avec l'Union Européenne. La signature de ce dernier et l'adhésion à l'AELE contribuerait à l'intégration de la Moldova dans l'espace économique européen et à la diversification de nos relations économiques.

L'extension de la sphère d'application du Pacte de stabilité à la Moldova pourrait accélérer le processus de mise en place de l'accord de partenariat et coopération et nous aiderait à nous conformer plus rapidement aux critères politiques et économiques d'association et, ultérieurement, d'adhésion à l'Union Européenne. Tandis que l'exclusion de la Moldova du Pacte de stabilité mettrait en danger la sécurité régionale à l'extrémité orientale de la zone des Balkans. Il convient aussi de remarquer que, dans le cas spécial de la République de Moldova, le transfert de celle-ci dans le cadre du programme PHARE serait d'une importance cruciale.

Pour la Moldova, comme pour de nombreux nouveaux Etats européens, le principal problème n'est pas la connaissance des principes d'intégration européenne proprement dits, mais leur mise en œuvre pratique dans le contexte politique, économique et social, parfois difficile, déterminé par la présence et par l'implication de Moscou dans la région. La Moldova est actuellement confrontée à de redoutables défis économiques sous la pression de rapides changements d'envergure planétaire. Elle s'efforce de passer d'une économie centralisée de type soviétique à une économie de marché où le secteur privé aura un rôle de plus en plus grand. Malheureusement la privatisation, facteur clé pour améliorer la situation économique, n'a pas avancé chez nous aussi vite qu'elle aurait dû. La pression concurrentielle mondiale d'aujourd'hui, conjuguée à la demande nationale en matière d'emplois, force mon pays à accélérer le rythme de la réforme, non seulement pour promouvoir la stabilité macroéconomique, mais aussi pour faciliter la concrétisation de son potentiel économique, ainsi que de son intégration à l'économie de l'Europe.

Il convient de souligner aussi que la souveraineté de mon pays est sérieusement limitée par la présence illégale de troupes militaires russes dans sa partie orientale. A l'heure actuelle, la République de Moldova est le seul pays membre du Conseil de l'Europe dont le territoire est occupé par les troupes militaires d'un autre Etat membre du Conseil de l'Europe. Malgré le fait que la Russie s'est engagée officiellement, au moment de son adhésion au Conseil de l'Europe, à ratifier dans un délai de six mois (dès son adhésion) un accord intervenu le 21 octobre 1994 entre les Gouvernements russe et moldave - impliquant le retrait de la 14ème Armée russe et de son matériel du territoire de la Moldova dans un délai de trois ans à compter de la date de la signature de l'accord - cet engagement contracté par la Russie n'a pas été honoré jusqu'à présent et presque un tiers du territoire de mon pays reste toujours occupé par la Russie, contrairement à la volonté de notre Etat.

On sait bien que la politique hostile de la Russie à l'égard de l'indépendance de la Moldova et de son chemin vers l'intégration européenne a provoqué l'installation d'un régime illégal et sécessionniste d'obédience russe à l'Est de mon pays. La Moldova est la victime de cette politique intolérable dans une Europe élargie et démocratique. C'est l'armée russe qui est coupable de la fourniture d'armement et de l'octroi d'un appui logistique aux séparatistes de Transnistrie. Il faut souligner que le problème doit être examiné dans un contexte plus large, car la Russie est impliquée totalement à l'Est de la République de Moldova, non seulement du point de vue militaire, mais aussi politique, économique, financier, idéologique et ecclésiastique.

En même temps, il faut nous rappeler que par une décision de la Douma (Assemblée), la Russie a déclaré la partie orientale de la République de Moldova région de son intérêt spécial. Dès ce moment, les troupes militaires russes stationnées illégalement en Moldova représentent un avant-poste stratégique de Moscou dans la zone centrale européenne, près des Balkans, constituant également un péril majeur pour la paix et pour la stabilité dans la région. Malheureusement, l'Europe Occidentale a laissé la médiation du différend militaire moldo-russe de l'Est de la République de Moldova à Moscou et à Kiev, sans intervenir de façon décisive pour trouver une solution. Malgré cela, la République de Moldova compte toujours sur l'appui politique du Conseil de l'Europe et de l'Union Européenne pour la solution du conflit transnistrien, du retrait complet, ordonné et non conditionné des troupes russes d'occupation et pour la consolidation de la souveraineté de mon pays.

De même que la Roumanie, la République de Moldova est un pays en prépondérance Chrétien Orthodoxe. Les Roumains et les Moldaves ont été en ex-URSS le seul peuple non-slave coreligionnaire des Russes, par ailleurs prisonniers de la hiérarchie canonique de la Patriarchie du Kremlin. Il est connu que l'impérialisme moscovite n'a jamais hésité à se servir du drapeau de l'Orthodoxie pour justifier son expansion et sa domination dans la zone du Sud-Est européen en général et en Moldova en particulier. L'Eglise orthodoxe russe a toujours été, à côté de l'armée, l'un des agents logistiques les plus importants de l'impérialisme des Tsars et des Soviets. Tout en s'arrogeant la qualité de troisième Rome, la Patriarchie russe a réagi constamment avec hostilité à toute tentative d'émancipation des peuples captifs des Russes et a provoqué et alimenté assez souvent les attentes de ceux qui avaient un état d'esprit européen en s'opposant au rétablissement de l'unité perdue de la Chrétienté et de notre continent.

Ce fait se ressent de façon plus aiguë dans la République de Moldova où la Patriarchie de Moscou fait obstruction à l'ancien Métropolite de Bessarabie, remis en fonctions en 1992 sous la juridiction de la Patriarchie roumaine. Le différend canonique roumano-russe a des causes latentes générées par l'occupation canonique de notre territoire en 1940 par l'Eglise russe, qui ne peut pas s'habituer à l'idée que l'Orthodoxie roumaine de Moldova est revenue à ses coordonnées nationales normales et s'est davantage engagée activement dans le mouvement œcuménique. La reconnaissance du Métropolite de Bessarabie par la Patriarchie de Constantinople et, récemment, suite à la visite de Sa Sainteté le Pape Jean-Paul II au sein de notre église, par le Saint-Siège, est de nature à agacer encore plus la Patriarchie russe qui voit menacés ses intérêts de domination spirituelle sur la seule île latine de l'Est de l'Europe, représentée par nous, les Roumains.

Heureusement, la Cour Européenne des Droits de l'Homme de Strasbourg a accepté d'examiner le dossier de la Métropolie de Bessarabie et nous espérons que cette fois-ci, en pleine époque des droits de l'homme, la latinité orthodoxe gagnera dans la confrontation avec l'impérialisme ecclésiastique russe en s'émancipant pour toujours de la domination moscovite. En même temps, nous sommes persuadés que l'espace roumain tout entier, c'est-à-dire la Roumanie et la République de Moldova, en tant que lieu de rencontre entre l'Occident et l'Orient, lieu de convergence de la tradition latine et de celle byzantine de l'Europe non divisée des huit synodes œcuméniques, de synthèse parfaite et d'élimination de toute antithèse, constitue par lui-même un appel adressé à notre famille européenne pour qu'elle revienne à ses racines tout en rétablissant l'unité spirituelle du continent, détruite il y a presque un millénaire.

Ce qui se ressent de façon toute particulière en Moldova, c'est le phénomène de la frontière européenne, avec tout son cortège d'effets. Dans son œuvre Pan-Europe, Richard Coudenhove-Kalergi indique le fleuve Dniestr, à l'Est de la Moldova, occupé à présent par les troupes militaires russes, comme frontière certaine de l'Europe sur la ligne Mer Baltique-Mer Noire. Depuis lors, les limites de l'Europe ont été conçues différemment. Toutefois, le processus de la construction européenne ne sous-entend pas seulement la volatilisation des frontières intra-européennes, mais aussi la construction, pour autant que possible en pleine période de mondialisation, de la frontière extérieure de l'Europe. Comme le problème de la frontière occidentale de l'Europe n'existe pas, seul subsistant le problème de sa frontière orientale, j'aimerais souligner qu'il est parfois risqué, voire préjudiciable, d'envisager l'Europe exclusivement du point de vue de l'Occident.

Si nous voulons engager sincèrement une réflexion pragmatique sur l'avenir de l'Europe, nous devons inverser la perspective et regarder les choses de l'Est vers l'Occident pour comprendre non pas où se termine l'Europe, mais où elle commence. Sinon, nous risquons de discréditer sérieusement la généreuse idée européenne. Pour le moment, pour nous, l'Europe commence à l'Est du territoire roumain, au Dniestr, là où finit la Russie du point de vue militaire. L'avance de la frontière européenne vers l'Est par la réintégration de l'Est européen à l'Occident, doit être un processus qui entraînerait l'énergie des peuples de cette région par l'implication dans l'organisation logistique des institutions, de la presse, de l'école, des partis politiques, des fondations, des groupes intellectuels, etc. Je suis persuadé que nous, les Européens, nous devons résoudre ce problème, sinon d'autres viendront le résoudre à notre place. Plus grave, ils viendront alors avec leur armée, leur église, leur idéologie, leur monnaie, cas illustré par l'occupation russe à l'Est de mon pays.

Si les hommes politiques occidentaux n'ont pas encore une ligne unanimement acceptée en ce qui concerne les limites et la forme de la nouvelle organisation politique de notre continent, en République de Moldova, de même que dans la majorité des Etats situés autrefois au-delà du Rideau de Fer, les adeptes de l'européanisme ont formulé des opinions claires à cet égard : nous souhaitons une Europe unie, une Europe de l'unité des identités locales, du plurilinguisme, du multiculturalisme, une Europe de la complémentarité, du symphonisme, et nous ne désirons aucunement une Europe apatride et dissolvante où les voix des nations seraient réduites au silence. Tout hypercentralisme conduit inéluctablement à des tensions internes et génère des régionalismes aberrants, faits inacceptables pour toute conscience vraiment européenne.

Il convient aussi de penser à quel point il est nécessaire d'abandonner certains stéréotypes créés tant à l'Est qu'à l'Ouest. Par exemple, l'Occident s'est considéré longtemps comme l' "Europe" elle-même, ce qui est non seulement faux du point de vue historique, géographique, culturel et politique, mais également nuisible pour l'idée paneuropéenne. Cher amis, j'aimerais croire que, comme les ancêtres Daces de mon peuple nommaient leur pays Dacia Felix et comme les ancêtres romains nommaient leur Patrie Felix Roma, viendra le jour où nous pourrons tous, pas seulement rêver, mais voir édifier une grande et forte Europa Felix.