Jacques CHEMINADE

Né en Argentine en 1941, Jacques Cheminade a effectué sa scolarité au Collège français de Buenos Aires avant d'obtenir une licence en droit à Paris, le diplôme de l'Ecole des Hautes Etudes Commerciales (HEC) et de parfaire sa formation à l'ENA. De 1969 à 1972, il est chargé des négociations d'adhésion et d'association à la Communauté Européenne, auprès de la Direction des Relations Extérieures du Ministère français de l'Economie et des Finances.

Il travaille ensuite comme attaché puis conseiller commercial de France à New York, puis est nommé Chef de bureau à la Direction des Relations économiques extérieures du Ministère de l'Economie et des Finances, chargé de la définition de la politique française de crédit à l'exportation et du Secrétariat général à la Commission des garanties.

Dès 1981, il préside l'Institut Schiller en France et se lance dans une activité d'éditorialiste, de rédacteur et de consultant d'entreprise. En 1995, il est candidat aux élections présidentielles françaises et lance le mouvement "Solidarité et Progrès" qu'il préside.

Il est l'auteur d'un ouvrage, "Regard sur la France républicaine", qui est une recherche de repères historiques pour nourrir l'engagement d'aujourd'hui.

 

LA MONDIALISATION : SES DANGERS POUR L'EUROPE

Je voudrais tous vous remercier vivement de m'avoir permis d'exprimer ici. Je vais m'efforcer de parler sans langue de bois, avec des paroles lourdes qui seront aussi passionnées, mais je suis convaincu que nous arrivons à un moment de l'histoire où cette sévérité et cette passion sont nécessaires, le consensus habituel dût-il en être bouleversé.

Je voudrais commencer par une citation : "C'est la sécurité qui constitue le problème central de la société européenne moderne : le droit de travailler et de pouvoir vivre des fruits de son travail; la certitude pour les vieillards, les malades, les veuves, les orphelins, de pouvoir vivre sans avoir faim et sans devoir mendier. Si la société européenne ne parvient pas à résoudre, dans l'esprit de fraternité, ce problème de la sécurité sociale, la révolution deviendra inévitable; elle ne renversera pas seulement toute la structure sociale de l'Europe, mais encore les fondements mêmes de sa civilisation".

Et l'auteur ajoutait: "Si le déclin devait se poursuivre, même l'unification ne pourrait plus sauver l'Europe, car, aujourd'hui, sa crise culturelle est plus profonde que sa crise politique; c'est pourquoi aussi elle est plus dangereuse".

Ce texte de Richard de Coudenhove-Kalergi, écrit après l'écrasement de l'insurrection hongroise de 1956 et face au péril soviétique, prend aujourd'hui une singulière résonance.

L'Europe, à un moment où sa sécurité sociale et économique se trouve menacée, où les mendiants réapparaissent partout dans ses rues, où la consommation de drogue est banalisée, où l'exclusion s'étend, où ses grandes entreprises tombent l'une après l'autre sous le contrôle des fonds mutuels et des fonds de pension anglo-américains, où sa capacité militaire – sous le triple aspect logistique, informatique et des communications – est défaillante, l'Europe se trouve sans doute exposée à un pire danger que celui de 1956, qui menace de la même façon son être, mais de manière plus insidieuse, en y paralysant les volontés et en y propageant la soumission de pair avec une sous-culture de l'hédonisme, du plaisir immédiat, sans sagesse, sans héroïsme, sans honneur et sans fraternité.

Je veux parler de ce qu'on appelle – à tort – la "mondialisation". A tort parce que l'on a pris une étiquette objective pour qualifier un phénomène subjectif destructeur. Mondialisation, au sens de ce qui survient actuellement dans le monde, devrait s'appeler en clair malthusianisme financier, un supranationalisme sous contrôle d'une oligarchie gangstérisée tout aussi dévoyée aujourd'hui que le fut hier le communisme soviétique. Je préfère donc parler d'une loi de la jungle qui promeut le combat de tous contre tous dont seuls les plus forts sortent vivants, absolument contraire aux bases spirituelles de l'âme européenne, celle de la Renaissance, cette communauté culturelle qui est la nôtre fondée sur les valeurs de l'idéalisme d'Athènes, de la rigueur morale du judaïsme et de la bonne nouvelle fraternelle du christianisme.

Nos nations européennes, avec leurs diversités et leurs langues, se sont construites sur le quadruple pilier de la liberté personnelle, du droit au développement économique pour tous, de la justice sociale et d'une communauté culturelle de valeurs.

La loi de la jungle mondialiste menace cette base même de notre civilisation. Car elle propage à la fois la perte du sentiment éthique et du sentiment esthétique, cette Kallokagathia, l'union du beau et du bon, née avec la Grèce d'Eschyle, de Platon et de Socrate, que le christianisme féconda et multiplia par son esprit de fraternité.

Perte du sentiment éthique car, dans la loi de la jungle, on ne respecte plus son outil de production ni ses travailleurs. De son outil de production, on cherche à tirer le retour sur opérations le plus élevé possible – 15 à 20 % par an – dans le temps le plus bref possible, y compris en le démembrant. L'homme, les hommes qui sont les âmes et les équipes d'une entreprise, deviennent, dans cet univers néfaste, des kleenex que l'on jette après usage et l'entreprise elle-même, qu'elle soit agricole ou industrielle, un instrument qu'on sacrifie à la rentabilité financière et qu'on désosse.

Perte du sentiment esthétique, car à une culture de la réflexion, du travail et de la production, se substitue une sous-culture de l'immédiat, du flash et de l'image, avec un attachement au laid par dérision, dans une sorte de fascination de la mort. Car la sous-culture de la loi de la jungle mondialisée est bien une culture de la mort, de l'autodestruction : tout jeune Américain, et bientôt tout jeune Européen, a vu commettre sur sa télévision ou commis dans ses jeux vidéos, avant d'avoir atteint 18 ans, des milliers de meurtres virtuels et vit dans un climat de désagrégation constante du couple humain. La figure de référence – comme le pressentait Coudenhove-Kalergi – devient, dans cet univers, le gangster téméraire à qui tous les moyens sont bons pour se défaire de l'adversaire – en Bourse ou avec un revolver.

Progressivement, dans ce contexte, un savoir mathématique, à la fois formel et virtuel, s'est substitué à la formation humaniste, imprégnée de langues anciennes, et au lieu de devenir les usagers des ordinateurs, les hommes en deviennent les victimes : découplés de l'action transformatrice de la nature et réduits à des instruments d'échange d'information, les ordinateurs renforcent l'univers virtuel au lieu d'aider à transformer l'univers réel. L'inculture du mondialisme devient, en ce sens, la principale source de dangers de notre époque, les êtres humains vivant dans l'instant présent, dans l'illusion d'un présent éternel, sans voir la nécessité de se projeter dans le futur.

Ecoutez, par exemple, la voix du mondialisme : elle vous dit que, pour l'instant, on n'a pas besoin d'envoyer d'hommes dans l'espace, que des robots suffisent, et les meilleurs mathématiciens de la NASA sont recrutés pour opérer en Bourse, avec l'illusion magique qu'ils pourront découvrir comment gagner à tout coup et à tout va. Les programmes spatiaux sont réduits à ce qui est très rapidement rentable et c'est un drame, car l'être humain, pour être lui-même, pour vivre et créer, doit vivre l'aventure des frontières. Ce n'est pas un hasard si l'Europe découvrit le nouveau monde; aujourd'hui, si l'on réduit l'espace à des opérations rentables de robot, c'est l'âme même de l'Europe que l'on détruit, en la privant de son nouveau nouveau monde.

La mondialisation ? C'est aujourd'hui une bulle financière qui se gonfle sans cesse, à l'échelle du monde, remettant en cause le système financier et monétaire international tel que nous le vivons depuis le début des années '70.

Je vous propose d'en examiner rapidement les effets dans l'ordre économique, démographique et éducatif – et vous conviendrez avec moi qu'il faut en arrêter la machine infernale, avec un autre dessein fondé non sur l'homme joueur qui gagne au détriment de l'autre, pour consumer le présent, mais sur l'homme créateur qui construit avec l'autre, pour assurer l'avenir, non sur une culture de la mort, mais sur une culture de la vie.

Dans l'ordre économique : nous avons atteint le point de rupture dans la crise du système. Cette crise systémique peut se résumer à la divergence croissante entre trois courbes, à l'échelle du monde : d'une part celle de la production par tête de biens physiques, qui plonge, et d'autre part, celle de l'émission d'argent et de la circulation monétaire, dont la croissance devient hyperbolique.

Un véritable cancer financier spéculatif s'est ainsi mis en place, comme lors de la crise des tulipes du XVIIème siècle hollandais ou de l'effondrement du système de Law en France au XVIIIème siècle, mais cette fois à l'échelle du monde.

En quelques mots : aujourd'hui, les produits financiers dérivés, au plus fort effet de levier – on joue plusieurs fois sa mise – atteignent en notionnel près de 180.000 milliards de dollars (ils dépassaient, selon la Banque des règlements internationaux, les 133.000 milliards fin 1998). Le remboursement de ces créances ne sera jamais possible : leur montant dépasse plusieurs fois le total des PIB de tous les pays du monde, ainsi que celui du commerce mondial.

La mondialisation, c'est cette épée de Damoclès qui est partout au-dessus de nos têtes. Wall Street, par exemple, repose sur une pyramide de crédit : la capitalisation totale du marché financier américain est de 160 % du PIB de ce pays – alors qu'elle n'était que de 81 % en 1929. Les deux tiers des fonds investis en Bourse par des investisseurs privés le sont à partir d'emprunts. Le jeu a tout gagné : des sociétés d'achat et de revente d'actions dans la même journée – les day trading centers – entraînent dans un jeu destructeur des centaines de milliers d'Américains, dont 80 % au bout de six mois sont perdants et 50 % ruinés. La compulsion du jeu gagne toute notre société – et je pense que c'est là, avec l'obsession de la possession immédiate qu'elle implique, le grand péril pour l'Europe. Voyez les meurtres en série de Mark Barton, le 29 juillet à Atlanta : ces activités rendent littéralement fous ceux qui y sont engagés, tant et si bien que les agences où ils opèrent fournissent un service de psychiatres.

Helmut Schmidt, qui est pourtant un homme pondéré, vient d'affirmer dans le Welt am Sonntag du 1er août que "ceux qui font monter les marchés financiers sont, aujourd'hui, des psychopathes". Voyez encore un fait peu rapporté en Europe : Richard Grasso, le directeur du New York Stock Exchange, a rencontré fin juin, en Colombie, le "financier" des narco-guérilleros du FARC, Raul Reyes. "Nous sommes très agressifs dans la recherche d'opportunités sur les marchés internationaux", a-t-il commenté. En effet, ce système devenu fou a recours et promeut le jeu, la drogue et les mafias. Le FMI évalue à 1.000 milliards de dollars par an l'argent recyclé dans le système.

L'affaire Kagalovski est tout à fait révélatrice. Constantin Kagalovski, ancien représentant de la Russie au FMI, et sa femme Natacha, chargée des pays de l'Est à la Bank of New York, ont assuré le recyclage de 10 à 15 milliards de dollars depuis la Russie, provenant d'opérations mafieuses, de détournements d'aides publiques ou de ventes à prix cassés de matières premières. Le crime apparaît pour la première fois sur la scène mondiale au centre du système, et le FMI savait, la France savait, et les candidats à la présidence américaine, Al Gore et George Bush junior, y étaient tous deux impliqués, chacun à leur manière.

Le scandale est immense – et concerne de très près l'Europe. En effet, le "pedigree" de Constantin Kagalovski est lui-même révélateur : c'était un proche d'Egor Gaïdar qui, avec Tchoubaïs et Tchernomyrdine, avait participé de près à la mise en place des "réformes" en Russie – l'intégration de la Russie dans la mondialisation.

Avec qui ? Eh bien, j'ai le regret de vous le dire, avec l'Institut Adam Smith, l'Institute for Economic Affairs de Londres, les réseaux de la Société du Mont Pèlerin, l'Institut international du Parti républicain américain – et la collaboration intéressée de Jeffrey Sachs et de Robert Strauss, l'ambassadeur nommé par George Bush à Moscou. Car ce qui existe en Russie n'est pas une création russe; c'est un sous-produit du système financier et monétaire international tel qu'il existe aujourd'hui. La France, mon pays, est d'autant plus concernée que c'est dans la propriété du château de la Garoupe, au cap d'Antibes, achetée par des financiers russes de l'entourage de Boris Eltsine et mis à la disposition de sa fille Tatiana, que le "partage amical" des marchés russes au moment des dénationalisations se serait opéré…

L'Europe doit à tout prix réagir et se prémunir contre les effets de la chute de ce système. Car les signes de cette chute se multiplient : premier défaut sur les obligations Brady en Equateur, sixième mois consécutif avec un taux d'épargne négatif aux Etats-Unis, multiplication des articles dans la presse internationale annonçant que quelque chose va se passer.

Aujourd'hui, l'élite dominante pense elle-même en fonction de l'après-krach à venir, et se positionne par rapport à l'événement dont la date est bien entendu impossible à fixer, mais qui est devenu inéluctable en raison du renoncement à contrôler le système par nos responsables politiques.

Ainsi, en Angleterre, la vente d'or à prix cassé à un syndicat d'acheteurs triés sur le volet peut être interprétée comme une vaste spéculation sur une hausse à venir, en faveur de ces mêmes acheteurs – les amis des autorités de la Banque d'Angleterre – lorsque le krach se sera produit. L'économie de marché devient ainsi une économie de marché aux voleurs.

La menace est d'autant plus forte pour l'Europe que les fonds anglo-américains contrôlent, nous l'avons dit, 30 à 60 % de nos plus importantes entreprises et pourraient faire aujourd'hui vis-à-vis de nous-mêmes ce qu'ils ont fait vis-à-vis de l'Asie : se retirer. En outre, nos grandes banques – que ce soit l'UBS suisse ou la Société Générale française – n'opèrent plus ou en tous cas ne réalisent plus de profits en prêtant à l'économie, mais en opérant sur les marchés financiers, et en particulier sur ceux des produits financiers dérivés. Celles qui y ont jusqu'à présent gagné le plus seront celles qui seront exposées aux plus grosses pertes : les exemples – extrêmes mais pas de nature différente – du Quantum Fund de George Soros, du Tiger Fund ou de LTCM, sont révélateurs de cette vulnérabilité.

Dans ce contexte, et face à un krach dont les effets sociaux seront terribles tant vis-à-vis des peuples que des nations si rien n'est fait pour changer de politique, l'oligarchie dominante - l'oligarchie de la loi de la jungle - veut s'assurer qu'aucune résistance ne pourra se manifester.

Les opérations contre l'Irak et les bombardements de la Yougoslavie doivent ainsi être vus comme des mises en garde adressées non pas à Milosevic ou à Saddam Hussein – que d'ailleurs on laisse en place – mais à tout un chacun. Le message est simple : la machine militaire américaine et l'OTAN, dont les fonctions originelles et légitimes ont été perverties, sont là pour que vous demeuriez soumis.

Ce faisant, le risque est celui d'une fuite en avant vers la guerre, car le détenteur de la force, contraint d'imposer une politique d'austérité financière, ne peut laisser une porte de sortie à l'adversaire, en l'espèce tous les Etats-nations qui résisteraient, Chine, Inde, Russie ou les pays européens. Ce que Coudenhove-Kalergi, dans ce qu'il appelait la tradition chevaleresque de guerre européenne, prévoyait même en faveur de la Russie soviétique, aujourd'hui ne peut être ouvert à personne. D'où le danger qu'un adversaire acculé ait recours, faute d'autre occasion, aux moyens extrêmes, même s'il ne le désire pas.

Le mondialisme financier, la loi de la jungle, ajoute aussi au risque de désagrégation économique, pour nous autres Européens en particulier, un risque stratégique de fuite en avant vers la guerre – une guerre que peut-être personne ne souhaiterait réellement, mais à laquelle personne ne saurait comment échapper et où conduirait la logique du système, faute de moyens permettant de rompre avec cette logique.

Peut-être certains d'entre vous penseront que mon analyse de la situation est excessive. Eh bien, prenons un autre aspect de la mondialisation, qui fait apparaître un danger peut-être moins pressant dans l'immédiat, mais terrible à l'avenir : celui du choc démographique.

Jusqu'à présent, on a dépeint ce risque comme provenant d'un excédent. Aujourd'hui, l'on s'aperçoit que la logique malthusienne de l'économie aboutit à l'inverse : celui d'une insuffisance. Au début du mois d'octobre 1997, pour la première fois, le Fonds des Nations Unies pour les activités en matière de population (FNUAP) a constaté publiquement la chute vertigineuse de la fertilité. Non seulement dans les pays développés de l'Europe occidentale - les nôtres - mais partout ! Jamais auparavant dans l'histoire les taux de natalité ne sont descendus aussi bas, aussi vite ni aussi longtemps partout dans le monde. Le taux moyen est ainsi passé de 5 en 1950-55 à 2,8 aujourd'hui, et ne cesse de décroître.

Le risque n'est donc pas la surpopulation, mais la dépopulation : trop peu d'hommes dans les générations à naître pour assurer l'existence de ceux déjà nés. Dans les pays africains et en Russie, l'évolution est encore plus désastreuse en raison d'une hausse du taux de mortalité, pour la première fois depuis un siècle : en Russie, depuis 1984, l'espérance de vie des individus de sexe masculin a chuté de dix ans – elle est aujourd'hui de 58 ans. Dans les pays africains, l'espérance de vie est tombée dans de nombreux pays, en raison du sida et du retour des épidémies "classiques", en dessous de 45 et même 40 ans.

Pourquoi cette évolution ? Pour une double raison. Dans les pays développés, les anticipations des êtres humains sont devenues négatives – ils pensent que leurs enfants et petits-enfants vivront moins bien qu'eux. En même temps, comme nous l'avons dit, l'hédonisme pousse à profiter des choses sans prendre en compte le futur : l'âge moyen des mères européennes lors de la naissance de leur premier enfant est de 29 ans.

Dans les pays dits en développement, plus que la propagande et les actions malthusiennes effrénées, c'est la baisse du niveau de vie et de santé publique qui condamne les générations futures. Un chiffre : en Afrique, plus de 40 % des êtres humains vivent avec moins d'un dollar par jour et la consommation par tête est de 20 % inférieure à celle qu'elle était en 1980.

Aussi, la "mondialisation" – la loi de la jungle – de ces vingt à trente dernières années a créé les conditions d'un effondrement démographique. Le pouvoir transformateur de l'homme sur la nature, par tête et par hectare, ayant baissé en termes physiques, l'économie industrielle et les grands projets d'infrastructures se trouvent remplacés par un curieux monstre, appelé "société post-industrielle", constituée de services, d'informatique et de montée des activités délictueuses. C'est la crise de l'économie physique, productive, qui a entraîné le choc démographique négatif.

L'Europe ne peut tolérer que ce monstre continue à croître.

Enfin, voyant à plus long terme encore – mais l'œuvre de Coudenhove-Kalergi m'y encourage – la crise de l'éducation et de la culture est sans doute l'aspect le plus néfaste de cette loi de la jungle qu'on a laissée s'instaurer.

La redécouverte, la réexpérimentation et l'assimilation des grandes découvertes du passé - dans le texte et dans le laboratoire, avec ses errements et ses difficultés - n'est plus le fondement de la formation des hommes. Elles ont été remplacées par un apprentissage de techniques et de formules, sans vie et sans risque, à l'exception d'un seul, celui de tuer l'âme même de notre civilisation et de créer un élitisme stérile.

C'est en train de se faire, et c'est un autre aspect de notre tragédie. En France, par exemple, alors qu'entre 1950 et 1955, 28 % des élèves de nos quatre plus grandes écoles (HEC, ENA, Polytechnique et Ecole normale supérieure) venaient de milieux modestes, en 1990-95, cette proportion n'est plus que de 8 %. Ces chiffres, qui révèlent un non-renouvellement des élites, condamnent le fondement même sur lequel est construite la civilisation européenne.

Alors, il faut dire haut et fort que ce que nous vivons n'est pas tolérable. L'Europe est en train de se laisser assassiner et nous devons prendre l'engagement de la faire renaître, pour chacun de nos Etats-nations, pour elle-même, mais, surtout, parce qu'elle est nécessaire au monde.

Cela suppose que nous retrouvions l'esprit de la Communauté européenne du charbon et de l'acier de mai 1950, du traité d'amitié franco-allemande de 1963, et que nous prenions pour exemple – avec un but et un dessein communs, avec un vouloir vivre en commun fondé sur une communauté de dessein audacieuse – l'unité dans la diversité dont la Suisse est un modèle, le modèle de démocratie communale et cantonale, qui part de la base, mais lui-même un modèle directement menacé par le mondialisme.

Nous devons d'abord refuser. Nous devons rejeter ce totalitarisme de type nouveau dont parlait Tocqueville : "Je vois une foule innombrable d'hommes semblables qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leurs âmes… Chacun d'entre eux, retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis forment pour lui toute l'espèce humaine… Il n'existe qu'en lui-même et pour lui seul et s'il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu'il n'a plus de patrie".

Eh bien, nous devons offrir à ces hommes et à ces femmes un sens, quelque chose qui redonne un sens vivant à leur existence et fasse renaître l'Europe face à et contre la mondialisation. Il nous faut construire, entre les personnes, les peuples et les Etats, une aire de solidarité, une Europe cette fois du Portugal à la Baltique, se portant de l'Atlantique à l'Oural, et une Eurasie de l'Atlantique à la mer de Chine – un pont terrestre entre civilisations, fondé sur de grands projets communs de développement et un réseau de transports rapides, de corridors de développement désenclavant, essaimant, par lesquels s'échangent les marchandises, l'énergie, les hommes et plus que tout, les idées.

Mais pour cela, il faut le nerf de la guerre, des crédits à long terme et faible taux d'intérêt qui permettent de bâtir à moyen et long terme. Il faut fonder l'aventure. Dans le système monétaire et financier actuel, celui de la loi de la jungle, c'est impossible, c'est incompatible avec le souci de rentabilité courte, de jouissance possessive immédiate.

L'Europe doit donc, avec les autres pays du monde et en donnant l'exemple, mettre en règlement judiciaire les spéculations d'un système mort, empêchant le jeu et promouvant l'investissement et le profit légitime.

Utopie ? Certainement pas, car c'est aller comme on va, en se soumettant à la mondialisation, qui nous conduit à notre perte, droit dans le mur.

La clé du succès sera, j'en suis totalement convaincu, une Renaissance esthétique et éthique, dans laquelle chaque peuple apportera le meilleur de lui-même et de sa culture pour le bien commun, pas pour quelques formules juridiques abstraites ou quelque dosage institutionnel, mais pour faire ensemble – et non pour continuer à défaire.

Oui, permettez-moi de le dire, ce qu'on nous sert aujourd'hui sous le nom d'"Europe" est trop souvent une sorte d'escroquerie nouvelle cuisine. Nous devons redonner vie à l'Europe, en nous souvenant que la véritable Europe ne se fait pas – ne se fera pas – autour du tapis vert des chancelleries, mais dans les cours d'histoire des écoles primaires et autour de projets discutés avec passion, pour un vouloir vivre ensemble.

Laissez-moi enfin vous dire une chose : il y a un Européen d'esprit qui, aux Etats-Unis, dans ce que dans ma jeunesse certains appelaient le ventre financier de la bête, mène lui aussi le combat pour ces valeurs. Il s'appelle Lyndon LaRouche et mérite justice, mérite notre appui car, j'en suis convaincu, une fois de plus nous ne pourrons faire notre Europe sans le soutien de l'Amérique, et pour cela, bien entendu, il faut que l'Amérique change et retrouve elle aussi ces valeurs, l'esprit de Lincoln, de Roosevelt et de Kennedy, cette fois sans leurs erreurs ni leurs faiblesses.

Il y a une tendance commune à tous les êtres humains vers la perfection; le pire danger pour l'Europe, c'est d'être cynique et de ne plus le croire. Que l'Europe, par réalisme, ne perde pas son âme avec le reste et que nous puissions ici l'inspirer!