Jacques BAUMEL
Né à Marseille en 1918, Jacques Baumel a été mobilisé en 1939 en tant que médecin auxiliaire. Sa très riche carrière politique a débuté dans les années '40 et se poursuit toujours. Entre autres, on peut noter les fonctions suivantes : Membre de l'Assemblée constituante, Délégué national du R.P.F. pour la région parisienne, Secrétaire Général adjoint de l'U.N.R., Membre de la délégation française aux Assises de l'Assemblée Générale des Nations Unies, Sénateur de la Seine, Membre du Comité d'action pour la Vème République, Député et Conseiller général des Hauts-de-Seine, Député au Parlement européen, Secrétaire d'Etat auprès du Premier Ministre Jacques Chaban-Delmas, Président du Conseil Général des Hauts-de-Seine, Maire de Rueil-Malmaison, Membre du Conseil politique du RPR, Vice-Président de la Commission de la Défense nationale et des Forces Armées de l'Assemblée Nationale, Président de la Commission de la Défense de l'UEO, Vice-Président de l'Assemblée Parlementaire du Conseil de l'Europe, Président de la Commission Politique de l'UEO. Dans les activités associatives, on peut encore relever que Jacques Baumel a été Président du Groupe français de l'Union Interparlementaire, qu'il est membre de l'Institut Supérieur de la Communication et de l'Académie Diplomatique Internationale et qu'il a fondé le Conseil national pour la liberté de la presse. Compagnon de la Libération, Médaille de la Résistance, Croix de Guerre 1939-1945, Chevalier de la Légion d'Honneur.
POUR UNE DÉFENSE EUROPÉENNE ET
UNE POLITIQUE DE SÉCURITÉ POUR L'EUROPE
Mes premiers mots seront pour remercier les Présidents de leur aimable invitation qui renoue avec un vieux passé de l'Union Paneuropéenne. Car je crois que je suis un des plus anciens adeptes de cette organisation puisqu'il y a 30 ans déjà, je participais à des conférences avec l'Archiduc Otto de Habsbourg et le père de notre ami, Monsieur Pons, et beaucoup d'autres pionniers de l'idée paneuropéenne. C'est donc un grand plaisir pour moi d'essayer de traiter devant vous, aussi rapidement que possible, un des problèmes essentiels de notre époque : la défense européenne et la politique de sécurité.
Pour cela, je crois qu'il faut d'abord planter le décor de la stratégie et de la politique européenne de défense. Nous sortons de 50 ans de guerre froide. L'Europe, qui a été tragiquement divisée par le "Mur de la Honte", retrouve plus ou moins sa liberté et son indépendance. La menace terrifiante, qui pesait sur l'Europe, de l'invasion de 200 divisions soviétiques qui, en quelques jours, pouvaient aller jusqu'à Brest, a disparu. En revanche, nous sommes en face d'une situation stratégique tout à fait nouvelle : probablement, dans les 10 ou 15 prochaines années, nous n'aurons pas de grands conflits, mais nous serons tragiquement exposés à une série de petites crises débouchant sur des conflits territoriaux et ethniques d'une grande importance pour nous.
Ce qui s'est passé hier à Sarajevo, ce qui se passe aujourd'hui au Kosovo, ce qui se passe aujourd'hui dans les nouvelles guerres caucasiennes, qu'il s'agisse du Daghestan ou d'autres républiques ex-soviétiques, nous incite à penser qu'avec le nouveau siècle, nous allons être confrontés à une stratégie tout à fait originale et nouvelle pour laquelle nous n'avons pas encore mis au point les bases mêmes d'une action résolue et efficace. Pourquoi ? D'abord parce que les Européens sont divisés et impuissants (excusez-moi de parler en dehors du langage de cour et de dire les choses comme elles sont). On a créé l'Europe de l'Euro, on n'a pas créé l'Europe de la sécurité. L'Europe est un géant économique, c'est un nain politique, c'est un enfant handicapé pour la défense.
Sans les Américains, les Européens sont incapables - non pas parce qu'ils n'en ont pas les moyens, mais parce qu'ils n'en ont pas la volonté - de régler eux-mêmes leurs problèmes de sécurité. Que sont ces Gouvernements européens qui passent leur temps à critiquer les Etats-Unis et qui, dès qu'il y a un problème dans leur basse-cour où les coqs se disputent entre eux, appellent d'urgence l'OTAN et les soldats américains à venir régler ce problème. Il faut essayer de comprendre que si l'Europe veut exister réellement, autrement que par des séminaires, des discours sur la culture et autres, il faut qu'elle ait une volonté de puissance. Aujourd'hui, elle ne l'a pas.
Chaque Etat fait sa politique, défend ses intérêts et, malheureusement, ce qui pourrait être une sorte de coopération européenne se heurte aux positions traditionnelles et historiques de ses membres : l'Angleterre sera toujours plus tournée vers les Etats-Unis que vers l'Europe. Rappelez-vous le mot de Churchill : "S'il nous faut choisir entre l'Europe et le grand large, l'Angleterre choisira toujours le grand large". L'Allemagne, qui sort de sa tragédie, a une politique. Le fait de passer sa capitale de Bonn à Berlin a une profonde signification que peu de gens comprennent encore aujourd'hui. La charmante politique régionale rhénane, avec son vin blanc et son côté catholique, va devenir maintenant une grande puissance prussienne et, de Berlin, on ne voit pas tout à fait l'Europe et ses vastes étendues de l'Est comme on pouvait les voir de Bonn.
D'autre part, à force de vouloir agrandir l'Europe, on en fait une réalité politique, d'ailleurs divisée, mais on rend beaucoup plus difficiles ses problèmes. En fait, Maastricht a été un grand traité qui a compris l'immense insuffisance. A Maastricht, et surtout au Traité d'Amsterdam, on a privilégié l'extension indéfinie de l'Europe par rapport au renforcement des institutions communautaires. Cela veut dire qu'on a cru que l'on pouvait gouverner une Europe de 41 pays, ou de 35, comme on gouvernait l'Europe des 9, des 12 ou des 15.
C'est une profonde méconnaissance des réalités politiques : on veut étendre l'Europe (pour des raisons qu'il faut comprendre et que d'ailleurs la France a toujours soutenues), à de nombreuses nouvelles démocraties fragiles que sont les pays de l'Est, qui ont une économie délabrée, qui ne sont pas capables, pour l'instant, de retrouver une santé financière réelle, qui sont menacées par le retour des idées communistes, en Roumanie par exemple, où aux prochaines élections il est probable que l'ancien Premier Ministre Iliescu reviendra avec une majorité nouvelle, comme en Biélorussie où nous assistons à un nouveau Stalinisme à travers M. Lukascenko. Cette Europe fragile de l'Est, il faut l'aider, il faut la soutenir, mais elle introduit des facteurs de fragilité considérables dans la construction européenne. Ayons le courage de le dire et notamment ici, dans cette institution paneuropéenne.
Pour revenir à la défense de l'Europe, d'abord il n'y a plus l'effet de menace, donc les opinions publiques sont rebelles à toute augmentation de l'effort de défense. Depuis 10 ans, tous les pays européens ont diminué de 20 ou 30 % leur budget de défense. Ce n'est pas ainsi que l'on prépare une identité européenne. Deuxièmement, il y a de grandes difficultés à essayer de créer l'identité européenne à côté de l'OTAN. Car, bien entendu, tout naturellement, les Américains ne souhaitent pas qu'il existe une force réelle et puissante de défense européenne en dehors d'eux. Bien sûr, ils racontent beaucoup de choses sur le partenariat, sur l'égalité, sur la volonté d'organiser véritablement le pilier européen à côté du pilier américain. Cela fait partie du langage agréable des cours.
La réalité, et on la comprend, c'est que comme la France, quand elle était la force la plus puissante en Europe, souhaitait avoir des alliés qui étaient la Tchécoslovaquie, la Pologne et d'autres, mais ne souhaitait pas que ses alliés soient trop puissants par rapport à elle, dans les mêmes conditions, les Américains souhaitent avoir des alliés Européens à condition qu'ils ne s'unissent pas pour essayer de jouer un rôle trop important par rapport à eux. C'est dans la nature des choses et les observateurs historiques pourraient ramener cela à toutes les grandes expériences de tous les siècles du passé.
Mais, la réalité est là. On parle beaucoup de réformes de l'OTAN : elles sont nécessaires. A partir du moment où l'on n'a plus le péril soviétique et où l'on est en phase de problème comme celui de la Bosnie-Herzégovine, l'OTAN ne peut pas avoir les mêmes structures, la même doctrine d'emploi et les mêmes organisations militaires. Mais l'état d'esprit subsiste, c'est-à-dire une alliance inégalitaire qui, finalement, avec la consultation des Etats membres, aboutit au centre unique des décisions de la Maison Blanche. Le Général américain Commandant suprême de l'OTAN (du NATO) obéit en fin de compte au Président américain. Il n'obéit pas aux Ministres de la Défense européens. Et c'est dans la nature des choses.
Nous sommes donc amenés à réfléchir profondément à ce que pourrait être la sécurité de l'Europe dans les prochaines années. Le Général de Gaulle m'a dit un jour : "L'essentiel n'est pas de voir le monde tel qu'il est, c'est de voir le monde tel qu'il devient". Or nous sommes en plein devenir. Nous arrivons à la fin de ce siècle, qui a été un siècle de sang, de guerres, de terrorisme, de bolchevisme, d'hitlérisme, de totalitarisme. Et nous entrons dans un nouveau siècle qui va être marqué par un certain nombre d'idées fondamentales que vous devez connaître : d'abord, le duopole des deux super grands qui, après la deuxième Guerre Mondiale a régenté le monde, a disparu. L'URSS s'est volatilisée. Il ne reste plus qu'une grande puissance dans le monde, c'est l'Amérique. Elle est le nouvel Empire romain et Washington est la nouvelle Rome.
Cette Amérique a la tendance de vouloir exister partout, intervenir partout et peser sur tous les problèmes. Aujourd'hui, Madame Allbright est en Egypte pour intervenir dans la solution d'un problème toujours difficile, l'accord entre les Palestiniens et Israël, d'autant plus qu'Israël est quelque chose de très important pour les Etats-Unis, vous savez pourquoi. Donc, nous sommes en face d'une volonté hégémonique américaine et je le dis sans aucun parti pris et sans aucun anti-américanisme, qui serait absurde. L'Amérique occupe la place que personne d'autre ne peut occuper. Elle n'a plus rien devant elle. Elle a probablement devant elle, dans les 20 ans qui viennent, l'arrivée de la grande puissance chinoise et, d'autre part, le danger d'un islamisme qui est en train d'envahir le monde.
Les deux grandes puissances de demain, ce ne sera plus la Russie et l'Amérique. Ce sera, dans les vingt ans, la Chine de 1,5 milliards d'hommes en face des Etats-Unis, avec une volonté d'industrialisation et de modernisation extraordinaire. Quel est le pays au monde qui a 10 % de progrès économique par an ? La Chine. Quel est le pays au monde qui est en train de construire un deuxième New York (Shanghai) ? La Chine. Quel est le pays au monde qui est en train de mettre actuellement au point les techniques nucléaires et de lancement de missiles les plus efficaces à côté des Etats-Unis ? La Chine. Quel est le pays qui a l'identité culturelle la plus profonde et la plus unie ? La Chine. Quatre mille ans derrière elle, ça compte. Il va donc y avoir une répartition des pouvoirs politiques totalement différente, et la plupart des observateurs européens vivent avec dix ans de retard sur l'actualité.
Deuxièmement, nous allons avoir l'explosion intégriste islamique. Finalement, que voit-on à travers ces querelles ou ces conflits du Daghestan, demain de la République Tcherkesse, qui commence à s'agiter depuis trois jours, avec, bien entendu, la Tchétchénie, avec l'Azerbaïdjan, avec ces nouvelles Républiques Islamiques de l'Asie centrale, le Kazakhstan, l'Ouzbékistan, avec l'Afghanistan qui est en guerre ? On assiste au fait que la Russie est aujourd'hui devant la même situation que nous avec l'Algérie. Seulement, nous avions la Méditerranée entre l'Algérie et la France. Eux, ils auront de plus en plus le problème islamique au cœur de leur société, sur ce que Churchill a appelé un jour le ventre mou. Et cela va être un élément important. Vous savez qu'il y a 500'000 résidents islamiques rien qu'en Californie. Au cœur de l'Amérique se développe un mouvement islamique intégriste extrêmement important.
Je crois qu'il ne faut pas prendre l'affaire de la défense européenne par son petit côté. Il faut voir ce qu'il est possible d'envisager. A partir du moment où il est clair qu'on ne peut pas avoir une défense européenne autonome, en dehors de l'OTAN, puisque les Américains s'y refusent, et ont d'ailleurs parfaitement bien réussi avec leurs alliés traditionnels en Europe que sont l'Angleterre et ses alliés traditionnels, le quai de débarquement anglais de Hollande et le quai de débarquement anglais du Portugal. C'est l'histoire qui nous l'apprend. Pour des raisons que l'on comprend, la Germanie, c'est-à-dire l'Allemagne, estime que, compte tenu de son histoire tragique, elle ne peut exister qu'à l'ombre du parapluie américain et que surtout il ne faut jamais choisir entre Paris et Washington, et s'il faut choisir, on choisit automatiquement Washington, c'est le fond même de la politique étrangère allemande.
Vous avez des pays qui n'ont aucune culture diplomatique ni de défense, qui sont de charmants pays hérités du XVIIIème ou du XIXème siècle, comme la Belgique, qui a beaucoup de problèmes internes, comme d'autres petits pays en Europe qui ont la terreur d'être dominés par les deux ou trois grands de l'Europe, ou comme l'Italie dont un récent Président du Conseil me disait : "Toute l'histoire de l'Italie prouve que nous avons toujours le souci de choisir un protecteur aussi riche que possible et aussi éloigné que possible de l'Italie". L'histoire le montre, même aujourd'hui.
Je crois que dans ces conditions il faut être raisonnable : on ne fera pas une véritable politique de défense puissante, indépendante en Europe. Ce n'est pas la peine de se raconter des histoires, puisque seule la France soutient cette idée. Et quand la France essaie d'introduire dans l'OTAN quelques réformes de structure, notamment une nouvelle répartition des grands commandements européens, vous savez parfaitement ce qu'il en advient. On a souhaité, dans un souci de rééquilibrage, qu'au moins un des grands commandements de l'OTAN soit donné à un Européen. Nous avons été balayés, pour des raisons qu'il faut d'ailleurs comprendre : quelle folie que de demander le commandement Sud de l'OTAN, c'est-à-dire Naples, pour le commandement d'une zone stratégique qui intéresse au plus haut point les Etats-Unis : Israël, le pétrole, les monarchies pétrolières, l'Egypte, les détroits. Il était évident que jamais la puissance américaine ne lâcherait un pareil verrou.
Mais je pense également que cela va plus loin : il ne s'agit plus seulement d'unir quelques pays avec des armées qui sont d'ailleurs dans des situations très différentes les unes des autres. Les unes sont encore des armées de contingent, c'est-à-dire une politique militaire dépassée (on ne fait plus maintenant des batailles frontales avec 200 régiments, on fait des opérations projetées à 600 km avec de spécialistes professionnels, qui sont devenus les nouveaux mercenaires et qui interviennent en Bosnie, au Rwanda ou ailleurs). Nous n'avons plus du tout les mêmes exigences militaires qu'il y a encore un siècle. L'idée des gros bataillons et des grandes armées, pour l'instant et pour les dix ou vingt ans qui viennent, est une doctrine totalement dépassée.
De quoi avons-nous besoin ? Dans la mesure où nous ne sommes pas capables de conjurer les crises et d'arrêter leur évolution tragique, au moment même où il faut des forces d'intervention ou d'interposition à 400 ou 600 km du lieu d'origine, il faut qu'on puisse projeter rapidement 10'000, 15'000, 20'000 professionnels de la guerre, avec des moyens de transport que nous n'avons pas - quand on envoie quelques contingents européens sur un théâtre d'opérations extérieur, vous savez ce qui se passe : nous louons des avions ukrainiens ou des avions russes, avec des équipages ukrainiens ou russes, qui transportent nos parachutistes, ou nous demandons, quand ils le veulent, et souvent ils le refusent, aux Américains de nous prêter des avions - car l'Europe, malheureusement, n'a pas un des attributs de sa puissance, elle n'a pas de transport aérien puissant, capable d'emporter quelques milliers de soldats en quelques heures. C'est un des talons d'Achille de la politique de défense européenne.
Le deuxième talon d'Achille est que dans ce théâtre d'opérations, il y a un problème essentiel qui n'est pas de regarder avec des jumelles l'adversaire qui est à 300 mètres, mais d'avoir dans le ciel des satellites d'observation qui permettent de reconstituer les forces adverses en temps réel. Or, l'Europe est tragiquement dépourvue de ces satellites puissants d'observation et d'intervention. Dans la guerre de Bosnie-Herzégovine, il y avait 88 satellites américains qui renseignaient de minute en minute l'Etat-Major de l'OTAN. A côté, il y avait un satellite européen, d'ailleurs Français. Ces chiffres suffisent à montrer la tragique impuissance européenne en ce qui concerne la politique du renseignement, de l'information instantanée.
La troisième raison pour laquelle il est difficile de monter une défense européenne, c'est qu'aujourd'hui il n'y a pas de défense moderne sans industrie de défense moderne. Car la défense moderne, ce n'est plus le fantassin, c'est aujourd'hui le Rafale, c'est maintenant un char super blindé, c'est maintenant toutes sortes de technologies de construction. Là aussi, nous sommes en tragique infériorité par rapport aux Etats-Unis. Nous avons chacun nos groupes industriels : la France a l'Aérospatiale, ou Dassault, qui sont d'ailleurs des groupes très compétitifs et très remarquables; à côté, l'Allemagne a DASA, l'Angleterre a British Air Space, et tous ces groupes représentent à peu près le dixième ou le trentième des groupes américains, qui, eux, ont fait leur union. Le complexe actuel de Boeing, c'est vingt fois le plus gros groupe industriel européen. Et comme ils sont servis par une politique extrêmement persuasive, par la présence de leurs Ambassadeurs, de leurs agents, par l'influence qu'ils obtiennent vis-à-vis des gouvernements, les mêmes ministres européens - qui, à Bruxelles ou ailleurs, se réunissent pour débattre d'une politique industrielle européenne, et qui sont d'accord pour cette politique, qui signifie par conséquent des fusions - ces mêmes ministres, deux jours après, signent un contrat pour commander 100 avions américains F16. Il est évident que dans ces conditions, il ne faut pas espérer grand chose d'une politique de concentration industrielle réelle et de progrès technique pour l'Europe.
D'autre part, l'élément très important est que, si nous voulons une identité de défense européenne, autonome, ou quasiment autonome, il faut savoir qui va la commander. Pour l'instant, nous avons l'UEO, l'Union de l'Europe Occidentale, dont je fais partie depuis 25 ans. J'ai été tour à tour Président de la Commission de Défense, pendant dix ans, je suis actuellement Président de la Commission Politique, je suis également vice-Président de plusieurs entités. L'UEO est une tentative européenne qui a été faite après l'échec de ce que l'on a appelé la CED, la Communauté Européenne de Défense, que tout le monde a oublié mais qui a été un tournant décisif dans l'histoire du continent européen. L'UEO a été créée pour essayer d'imaginer une petite défense européenne de sécurité. Mais très vite, elle a atteint ses limites. Elle a été longtemps le château de la Belle au Bois Dormant. On réunissait des ministres, on faisait des communiqués, on lançait des projets, puis cela n'aboutissait à rien.
Depuis quelques années, des progrès notables ont été réalisés : enfin on a doté l'UEO, la seule organisation de défense européenne, de ce qui lui est essentiel mais qu'elle n'avait pas depuis vingt-cinq ans, c'est un Etat-Major militaire. Par le plus grand des paradoxes, cette organisation militaire fonctionnait sans Etat-Major. Deuxièmement, on a essayé de pallier l'infériorité tragique des Européens et on a créé un centre d'observation satellitaire à Torrejon, à côté de Madrid. Enfin, on a fait une cellule de planification pour coordonner l'action des différents services de renseignements, car aujourd'hui tout est un problème de renseignements, stratégiques, militaires, civils, économiques.
Mais aujourd'hui, à la suite du Traité d'Amsterdam, se pose le problème de l'avenir de l'UEO. L'avenir est clair : l'UEO va disparaître l'année prochaine, elle va être absorbée par l'Union Européenne. Il est normal que, dans l'évolution de l'Europe, après Maastricht et Amsterdam, l'Europe se dote enfin d'une autorité non seulement politique ou économique, mais également stratégique. Vous connaissez le mot merveilleux de Kissinger : "L'Europe ? Pouvez-vous me donner son numéro de téléphone ?" Il est nécessaire que l'Europe ait donc des institutions différentes de celles qu'elle a aujourd'hui, et c'est ce qu'on envisage. La France joue un rôle très important à cet égard : le Président Chirac a envoyé, il y a quelques semaines, un memorandum qui demande l'accélération de la mise en place de la défense européenne sous l'autorité de l'Union Européenne.
Un élément tout à fait nouveau qu'il faut saluer est la création d'un Monsieur PESC, c'est-à-dire un Monsieur Européen de Politique Etrangère et de Sécurité Commune. On vient de nommer Monsieur Solana, qui a été jusqu'à aujourd'hui Secrétaire Général de l'OTAN. Certain y voient des arrière-pensées, moi je pense que c'est très bien qu'enfin, en dehors des Conseils des différents ministres des pays européens, en dehors de la Commission Européenne, en dehors de Monsieur Prodi et de quelques autres, il y ait quand même une autorité pour la politique étrangère commune - qui n'existe pas aujourd'hui - et pour une stratégie commune. C'est Monsieur Solana, qui est un homme d'une grande expérience. Et tout naturellement, il faut placer l'UEO, dans sa partie militaire, sous l'autorité de M. Solana.
On va assister à une sorte de dépècement de l'UEO : les organisations politiques vont rejoindre l'Union Européenne, les services militaires vont rejoindre Monsieur Solana. Il restera l'Assemblée Parlementaire dont on se demande ce qu'elle pourra devenir puisque bien entendu le Parlement Européen, du haut de sa grandeur, considère avec commisération la petite Assemblée parlementaire consultative de l'UEO et n'a nullement l'intention de lui offrir une place.
Le seul problème, c'est que le Parlement Européen, qui aujourd'hui joue un rôle de plus en plus grand, on le voit, en interrogeant les membres de la Commission européenne, en les faisant un peu passer sur le grill, le Parlement Européen, dont j'ai fait partie pendant quelques temps, est un Parlement qui va avoir des responsabilités considérables. C'est très bien. Malheureusement, sa composition est telle que, jusqu'à maintenant, c'était des majorités de rencontres que l'on obtenait, grâce à l'abstentionnisme total d'un grand nombre de députés qui n'allaient pas en séance, ce qui fait que, sur 600 députés, 80 ou 90 députés en séance prenaient des décisions qui n'étaient pas forcément les décisions de la réelle majorité du Parlement. Deuxièmement, c'est un Parlement à deux têtes : deux groupes assurent la totalité des responsabilités : le Groupe Chrétien Social européen et le Groupe Socialiste. Troisièmement, ce Parlement Européen n'a aucune culture de défense.
Au titre de mes responsabilités à l'UEO, j'ai eu l'occasion de rencontrer à plusieurs reprises la Commission du Parlement Européen chargée de la politique étrangère et autres. Dès qu'on a abordé les questions de défense, on était en face de gens qui manifestement n'avaient pas l'expérience, l'éducation, la connaissance de ces problèmes militaires. C'était normal puisque au départ, le Parlement Européen avait toutes les responsabilités sauf celle militaire.
Demain, nous allons donner à l'Union Européenne la responsabilité de la défense. D'un certain côté, c'est très bien : il faut en finir avec ce théâtre d'ombres. Mais, voit-on souvent une équipe de rugby ou de football dans un stade, en train de jouer un match difficile et dont certains membres subitement s'assiéraient par terre et refuseraient de continuer à jouer ? Le résultat de ce match est évident. C'est ce qui risque de se produire avec l'Union Européenne car l'accroissement du nombre de ses Etats membres fait qu'à côté du premier cercle des grandes puissances européennes qui ont une tradition diplomatique de plusieurs siècles, qui ont une expérience et une volonté militaire affirmée, nous allons avoir désormais dans l'Union Européenne soit des pays neutralistes - ils y sont déjà d'ailleurs - soit des pays qui n'ont aucune volonté de sacrifice de leurs enfants pour des tâches militaires, considérant qu'après tout l'Amérique est là pour les protéger et qu'il vaut mieux s'occuper des loisirs que d'envoyer des soldats se faire battre sur des champs de bataille. Ce sont des pays qui aujourd'hui vont jouer un rôle important dans l'Union Européenne.
Qu va-t-il se passer si un jour, pour des nécessités essentielles, l'Europe doit intervenir et si les gens qui sont chargés de commander politiquement ces opérations ne veulent pas que l'Europe intervienne ? On invente des formules très savantes d'abstention indirecte, de non-participation dans certains cas, afin de préserver l'efficacité européenne. Sinon il est évident qu'il y aura toujours des pays - je ne veux pas donner de noms - qui, pour des raisons tout à fait naturelles à leur tradition neutraliste, refuseront d'engager l'Union Européenne. On sera alors dans une situation pire que celle d'aujourd'hui car, ou ce seront les Américains, avec quelques pays européens, ou on sera dans l'incapacité d'intervenir, ce qui est déjà arrivé dans le passé.
Finalement, la tragédie de Bosnie-Herzégovine, on la doit au fait que les Européens n'ont pas voulu prendre, à un moment donné, une décision héroïque qui était d'envoyer des forces d'interposition. Là, malheureusement, je suis obligé de dire que c'est la Grande-Bretagne, par la voix de son Ministre des Affaires étrangères, Lord Carrington, qui a refusé de jouer ce rôle. A partir de ce moment-là, la tragédie grecque s'est développée jusqu'au drame de Sarajevo. On serait intervenu deux ou trois ans plus tôt, il n'y aurait pas eu 100'000 morts, 50'000 femmes violées, le drame de Sarajevo. On aurait arrêté cela.
Malheureusement, cela n'a pas servi beaucoup, car au Kosovo, c'est la même solution qui a été adoptée. A la fameuse rencontre qui a permis de régler le sort de la Bosnie-Herzégovine, on aurait dû parler du Kosovo. Mais pour essayer d'amadouer Monsieur Milosevic, on a évité de parler du Kosovo. Tout le monde savait déjà, il y a cinq ans, que le Kosovo poserait tôt ou tard un problème. Alors, on a préféré faire la politique des yeux fermés pour obtenir l'accord de Monsieur Milosevic sur la Bosnie-Herzégovine. Moyennant quoi, on a assisté à ce processus qui n'est pas encore terminé car - croyez-moi - on n'a pas réglé le problème du Kosovo. Il se posera encore pendant de longues années et je crains que nous soyons obligés de maintenir une force européenne ou internationale comparable aux casques bleus de Chypre, qui sont depuis quarante ans au garde-à-vous.
Voilà les quelques réflexions que je lance. Le sujet exigerait évidemment un discours beaucoup plus profond et également un débat, car les idées qui sont en cause sont des idées essentielles pour notre avenir, pour l'avenir de nos enfants, pour l'indépendance de l'Europe, pour le rôle que l'Europe pourra jouer demain dans un monde qui sera de plus en plus extra européen. L'Europe a perdu le caractère d'être le centre du Monde. L'Europe est devenue le petit cap d'une péninsule, comme disait un historien célèbre. Il faut qu'elle conserve sa personnalité, car c'est tout de même en Europe qu'existe à la fois une très grande richesse culturelle, une très grande expérience démocratique et une énorme puissance industrielle. Il faut qu'elle le fasse, mais, le faisant, elle ne doit pas oublier que pour cela, elle doit se doter des moyens et des instruments de son indépendance, de sa souveraineté et de son autorité morale, politique et économique.
INTERVENTION DE SON EXCELLENCE M. RADU BOROIANU
Ambassadeur de Roumanie en Suisse
réagissant aux propos de M. Jacques Baumel au sujet du retour probable des communistes en Roumanie.
Excusez-moi d'intervenir, je ne veux pas retenir votre attention trop longuement. Votre discours, Monsieur Baumel, que j'apprécie tant pour vos idées avec lesquelles je suis tout à fait d'accord, m'a incité à donner quelques précisions sur un sujet que vous avez abordé.
Mon opinion est que, en discutant l'Europe de l'avenir, il nous faut tous devenir très attentifs - pas seulement nous les Roumains (je suis Ambassadeur de Roumanie, anticommuniste de longue date et depuis deux ans Chevalier de la Légion d'Honneur) - en ce qui concerne le retour du communisme.
J'attire poliment votre attention sur le fait que, jusqu'aux élections en Roumanie à la fin de l'année 2000, où il est effectivement possible que M. Iliescu, dans ce que l'on appelle le jeu démocratique, regagne le pouvoir, jusque là donc, tout est possible.
Maintenant, aujourd'hui, habillés en rouge ou en vert, les communistes règnent un peu à Paris, à Rome et à Berlin et l'idée conformément à laquelle le communisme a été l'échec seulement de l'Europe Centrale ou de l'Est fait oublier à beaucoup d'entre nous qu'il a été créé au milieu de la culture occidentale où il résiste sous toutes ses formes malgré l'histoire. En conclusion, il n'a pas été importé en Europe, mais produit ici, chez vous et chez nous.