Gérard F. BAUER

Président de la Fondation Coudenhove-Kalergi

 

 

INTRODUCTION AUX DÉBATS

 

 

Notre troisième Rencontre Coudenhove-Kalergi s'ouvre au lendemain d'événements tragiques dont a été victime le Sud-Est européen, dont les Etats voisins ont vécu les effets humains dommageables, les conséquences politiques, économiques et sociales et qui ont suscité dans l'ensemble des Etats européens, au sein de l'Union Européenne, une prise de conscience de la gravité des événements déchaînés, de leurs causes historiques, politiques et ethniques, un engagement de leur part à assumer à l'avenir pleinement leurs responsabilités dans la recherche et la mise en œuvre de leurs solutions fondamentales et européennes.

La Fondation Coudenhove-Kalergi sait d'autant plus gré à Paneurope Suisse, aidée par les sections de l'Union Paneuropéenne Internationale, d'avoir pris l'initiative de nous réunir aujourd'hui à l'occasion de la troisième Rencontre Coudenhove-Kalergi à Gstaad, un lieu prédestiné, pour souscrire à l'avenir de stabilisation, de consolidation, de démocratisation et de développement du Sud-Est européen du continent, grâce à une prise de conscience commune des échéances d'une large Europe, que le cours souvent dramatique de l'histoire et que les événements contemporains finalement nous imposent.

La Fondation Coudenhove-Kalergi est profondément reconnaissante aux personnalités présentes, représentant des Etats, des Institutions, des Organisations européennes et internationales publiques et privées, d'avoir pris le chemin de Gstaad en dépit des charges absorbantes qui sont les leurs particulièrement aujourd'hui, de nous apporter et d'apporter à cette Rencontre le fruit de leurs réflexions, le poids de leurs expériences et de nous faire bénéficier de la valeur de leurs convictions.

GÉNÉRALITÉS

Pour notre part, nous avions tenu à souligner lors de la deuxième Rencontre Coudenhove-Kalergi de 1997, que "l'adhésion projetée, programmée des Etats européens de l'Est à l'Union Européenne était une nécessité politique inhérente à la stabilité politique du continent dans son ensemble et représentait l'instrument indispensable à cet effet".

Elle représente et représentera demain l'un des défis les plus inéluctables que l'Union Européenne, ses Etats membres en priorité, devront honorer, mais cette intégration progressive de l'ensemble des Etats européens de l'Est est aussi un défi commun à l'ensemble des Etats de l'Europe occidentale, membres ou non membres de l'Union Européenne.

Aujourd'hui et demain, il s'agit et il s'agira d'intégrer l'ensemble des Etats européens séparés par la contrainte dans la Communauté de droit, dans l'ensemble économique, culturel et social que doit être la nouvelle et large Europe, la "Confédération européenne du Portugal à la Pologne" préconisée par le message paneuropéen de Richard Coudenhove-Kalergi.

Permettez-moi d'ajouter, en guise d'introduction à nos débats, les observations et réflexions suivantes :

L'Europe occidentale – je m'adresse spécialement à nos amis de l'Europe de l'Est – au lendemain du deuxième conflit mondial, séparée qu'elle était de l'Europe de l'Est depuis Yalta et ses lendemains, exsangue qu'elle était devenue dans la lutte qu'elle a menée contre les dictatures occidentales de l'époque, se devait en priorité de penser à son sauvetage, de réunir tous les pays ex-belligérants de l'Europe occidentale dans un effort commun tendant au retour général à la démocratie, à la reconstruction économique, au rétablissement d'une économie de marché, cela dans le cadre et avec l'appui du Plan Marshall, puis dans le développement naturel des Institutions européennes.

Absorbée qu'elle était par de telles tâches, par les efforts qu'elle déployait en vue de restaurer un état de paix par les créations successives d'une communauté économique puis d'une union politique européenne, par son souci, également, d'assurer aux côtés des Etats-Unis au sein de l'Alliance atlantique sa défense durant la période de la guerre froide, l'Europe occidentale a été surprise en 1989 et dans les années qui suivirent par la fin de la guerre froide, le succès du Glasnost de Gorbatchev, la dislocation de l'Union soviétique, par l'effondrement sans effusion de sang des régimes communistes sévissant dans les Etats européens de l'Est et la disparition consécutive des institutions du bloc communiste (Comecon, etc.).

Aussi bien, après 1989, l'Europe occidentale – les Etats européens ex-belligérants – a-t-elle dû à nouveau en priorité consacrer ses réflexions et ses décisions au règlement des problèmes propres à l'Europe occidentale et à la Pologne, tel le règlement par les Conférences de Potsdam des séquelles de la Deuxième Guerre mondiale, c'est-à-dire les conditions de la réunification de l'Allemagne, dont la reconnaissance par l'Allemagne de sa frontière orientale à l'Oder-Neiss.

C'est dans la suite seulement, grâce aux premières études et travaux de la Commission économique pour l'Europe des Nations Unies, puis principalement par le truchement de la Communauté Européenne et de l'Association Européenne de Libre-Échange – réunissant l'ensemble des Etats de l'Europe occidentale – que les relations politiques et économiques purent renaître, s'intensifier entre les deux groupes d'Etats européens de l'Occident et de l'Est, et les relations économiques extérieures des Etats de l'Est se réorienter en direction de l'Ouest, comme il était naturel, libérées qu'elles étaient du joug et de la tutelle soviétiques.

Cette politique – politique économique et politique proprement dite – méthodiquement et contractuellement mise en œuvre a créé un nouvel équilibre des échanges économiques au sein des Etats européens de l'Est et a déclenché les premières étapes du retour de ces Etats à une économie de marché et leur rapprochement à l'Union Européenne.

Ce processus de libéralisation des échanges, dont on parle peu d'ailleurs, a été codifié sur l'initiative de l'Union Européenne et de ses quinze Etats membres, de l'Association Européenne de Libre-Échange et de ses quatre Etats membres (Islande, Liechtenstein, Norvège, Suisse) par la voie de multiples accords multilatéraux (plus de quinze), définis avec les Etats européens de l'Est et leurs Organisations régionales (EFTA, zone de libre-échange de l'Europe centrale, etc.).

J'ajoute, ce qui est un progrès considérable, que les horaires de démobilisation des droits de douane et des restrictions quantitatives aux échanges économiques par les Accords d'association de l'Union et par les Accords de libre-échange de l'AELE sont pratiquement harmonisés.

AUJOURD'HUI et DEMAIN

Généralités

Les événements qui se sont déroulés en Europe de l'Est au cours des deux dernières années, les épisodes tragiques que le Sud-Est européen a vécus ont confirmé le défi européen que d'aucuns entendaient ignorer ou avaient la vaine prétention de croire pouvoir ajourner.

Ces événements lui ont donné aujourd'hui un caractère d'urgence et de gravité, qui requiert décision et action. Relever ce défi, commun à l'Europe, par des actions internationales, européennes et régionales concertées est devenu la réalité impérieuse de cette fin de siècle et surtout du début du XXIème siècle.

L'Europe d'avant Yalta était un ensemble géographique rationnel, mais divisé en fonction des politiques des grandes puissances. L'Europe du XXIème siècle, en revanche, pour survivre et assumer le rôle qui lui revient dans le monde, est destinée à devenir, au lendemain et dans la suite des événements des années 1990, un ensemble cohérent, politique, économique, culturel et social.

L'éclatement de la crise du Kosovo, succédant à celle de la Bosnie-Herzégovine, sa virulence ethnique, l'intervention militaire de l'OTAN ont démontré qu'il ne s'agissait pas d'événements sporadiques se satisfaisant de solutions prétendument adaptées à chacune d'elles mais bien d'un enchaînement d'événements embrassant directement ou indirectement l'ensemble du Sud-Est européen, de son avenir, et par voie de conséquence d'un complexe de problèmes d'une dimension politique réclamant impérieusement une solution globale, définie par un accord de base conclu entre l'Union Européenne, qui en a le mérite et la priorité, ses Etats membres, l'Alliance atlantique, les Nations Unies, le Conseil de l'Europe, l'OSCE, destiné à être réalisé par un apport concerté de leurs ressources, une contribution de leurs instruments et par le concours des Agences internationales (Banque mondiale, Banque européenne d'investissement, et bien d'autres).

Cette solution globale est aujourd'hui en voie d'être mise en œuvre en objectifs et en actions dans le cadre du Pacte de stabilité.

L'Union Européenne, ses Etats membres face à la période de l'après-Kosovo

L'Union Européenne, pour jouer, face à une telle situation et à ses développements et dans un tel contexte international, le rôle qui lui revient en raison de sa vocation européenne reconnue, pour apporter sa contribution essentielle – grâce au savoir-faire qu'elle a acquis dans son action d'intégration – sera conduite à adapter notamment sa politique d'intégration par la voie de l'élargissement, avec ses conséquences politiques, institutionnelles, économiques et financières, aux situations nouvelles du Sud-Est européen, des Etats européens voisins, du continent de l'Est, qui se développeront dans l'après-Kosovo.

En d'autres termes, l'Union devra adapter dans la mesure de l'indispensable, sinon ses objectifs généraux et les principes fondamentaux toujours valables qui les inspirent, du moins leur impact spatial politique et économique, son élargissement, ses structures, ses méthodes d'action aux conditions de la reconstruction, de la restructuration du Sud-Est européen, compris dans l'ensemble de l'Europe de l'Est et généralement dans l'ensemble de notre continent.

Dans la redéfinition de la politique d'élargissement indispensable de l'Union, c'est le facteur politique qui devra, en tous cas pour un temps, prévaloir vis-à-vis des facteurs économiques.

Au nombre des mesures à prendre demain et après-demain, le processus de négociations d'adhésion aujourd'hui en cours devra être accéléré. Devrait suivre le round des négociations complémentaires concernant les Etats baltes dans l'attente, la mise au point de solutions et de mesures permettant un rapprochement concret, décisif et prochain de la Bulgarie et de la Roumanie à l'Union.

Et enfin, compte tenu des situations politiques et économiques des Etats de la péninsule balkanique, non compatibles aujourd'hui avec les critères fondamentaux d'accession de Copenhague de l'Union Européenne, mais appelés à évoluer pour s'en rapprocher, des solutions nouvelles d'association devront être recherchées et convenues avec ces Etats.

L'un des principes fondamentaux, directeurs de ce rapprochement entre ces Etats et l'Union Européenne, l'une des conditions essentielles à sa réalisation et à son succès consistera à lier étroitement l'"aide extérieure" indispensable qui leur sera attribuée, à la mise en œuvre concomitante et concertée de mesures internes tendant à leur retour à l'économie de marché, à une coopération intensifiée régionale et à l'ouverture progressive de leurs frontières aux échanges du commerce européen et international .

CONCLUSIONS

A la globalité, à l'interdépendance des problèmes posés par les objectifs de la stabilisation ou de la consolidation politique – démocratisation notamment – et économique des Etats du Sud-Est européen, objectifs assignés aujourd'hui au Pacte de stabilité, doit répondre l'intégration élargie de l'Union Européenne.

Il ne s'agira plus d'élargissements de l'Union, tels que les ont vécu la Communauté Européenne d'abord, puis l'Union Européenne, non plus a fortiori d'une pure coexistence d'Etats européens dans un ensemble géographique mais demeuré divisé, hérité du XIXème et du XXème siècles, mais bien de réunir au XXIème siècle les Etats européens de l'Ouest, du Centre et de l'Est dans un ensemble cohérent, organisé et conscient de sa communauté de sort, reposant sur un ordre de valeurs et fondé sur des principes politiques, économiques et sociaux communs.

Dans le temps même où l'OTAN entreprend l'extension de son espace de sécurité occidentale à plusieurs Etats européens de l'Est, le regroupement décidé à Amsterdam les 16 et 17 juin 1997 des Etats occidentaux, des Etats de l'Europe centrale, du Sud-Est et des Etats baltes au sein de l'Union Européenne remodelée de l'avenir prend toute son importance, sa valeur et sa signification paneuropéennes. Au surplus, ce regroupement du continent européen acquiert par voie de conséquence dans les relations internationales une dimension et une portée mondiales.

Soulignant aujourd'hui encore la primauté du politique en considération des récents événements, de leurs répercussions et de récidives possibles, eu égard à la volonté politique de participer à la construction de la large Europe, de leur adhésion aux conceptions et aux valeurs européennes, pourra-t-on encore longtemps continuer à l'avenir à donner aux critères économiques jugés déterminants – acquis communautaire, retour à l'économie de marché – la seule clé d'entrée à l'Europe remodelée ?

La primauté du politique devant l'inspirer, le promouvoir et le conduire, elle implique à de telles fins l'adaptation des institutions, des structures de l'Union Européenne ainsi que la définition et la mise en œuvre d'instruments de coopération d'Etats européens demeurés tiers à l'Union, mais convaincus des mêmes nécessités d'un continent européen retrouvé, cohérent et solidaire.

L'Union Européenne, les Etats membres, les Etats aujourd'hui candidats mais demain membres, les Etats demeurés tiers à l'Union, associés à l'action de stabilisation, de consolidation, de regroupement et de développement de l'Est du continent, relevant le défi commun et inexorable qui nous est lancé et saisissant aussi la chance qui, dans le même temps, nous est offerte, doivent apporter leur contribution à la réalisation notamment des principaux objectifs suivants, complémentaires parce que liés politiquement :

Les réalités dramatiques que le Sud-est européen a vécues, les conséquences dommageables qui en sont résultées pour les pays voisins de l'Europe de l'Est et Centrale, les incertitudes et les menaces qu'elles ont suscitées pour l'ensemble du continent représentent pour nous un sérieux avertissement et soulignent, une fois de plus, la nécessité et l'urgence de décisions et d'actions.

Aujourd'hui, confrontés que nous sommes tous avec le cours de tels événements, le message de Richard Coudenhove-Kalergi et ses objectifs paneuropéens prennent une impérieuse actualité.

Que ce message de Coudenhove-Kalergi soit enfin entendu, instruits que nous sommes à nouveau de la fragilité de l'équilibre européen actuel !