Claude BARBEY

 

Hommage à Yehudi Menuhin

 

 

Il y a, sur cette terre, des hommes et des femmes dont le regard lumineux et le sourire radieux nous font immédiatement pressentir que vous avez à faire à un être d'exception. Yehudi Menuhin, qui nous a quittés, était l'un d'entre eux. Non pas seulement parce qu'il était l'une des plus célèbres personnalités de la musique du XXème siècle, mais aussi et peut-être surtout parce qu'il était un homme de grande qualité, un homme d'une culture exceptionnelle, un homme d'une immense bonté, un homme qui non seulement n'acceptait pas l'injustice, la violence et la haine, mais a consacré une partie importante de sa vie à mettre en pratique ce qu'il prêchait.

Or, pour Yehudi Menuhin, la musique n'est pas qu'un art, mais un des éléments essentiels de la culture et de l'éducation. Elle n'adoucit pas seulement les mœurs, elle les façonne et les transforme. C'est dans cet esprit que l'une des Fondations créées par lui a pour mission de financer les apparitions de musiciens dans des prisons, dans des institutions d'enfants difficiles et dans des quartiers d'adolescents révoltés avec, pour nombre de jeunes, des résultats spectaculaires.

C'est toujours par amour de la musique que Yehudi Menuhin a créé deux écoles, l'une aux environs de Londres, et l'autre en Suisse, dirigée par l'un de ses élèves préférés, Alberto Lysy. Ces élèves et ces professeurs ont perdu leur père spirituel. Ils sont aujourd'hui dans la peine et nous devons les aider plus que jamais. C'est ce que Yehudi nous aurait dit s'il était ce soir dans cette église.

La culture de Yehudi Menuhin était fascinante, non seulement dans le domaine de la musique, mais tout autant dans celui des lettres, de l'histoire et de la philosophie. L'homme était l'incarnation de la tolérance, obsédé par l'espoir d'une meilleure compréhension entre les êtres humains, entre pays, entre races, entre religions.

J'ai eu le rare privilège d'entretenir avec lui des relations d'amitié qui n'ont fait que de se resserrer au fil des années et chaque fois que nous avions la joie de nous retrouver, je ressortais de nos entretiens un peu plus optimiste et quelque peu réconforté à l'idée qu'il y avait encore, à la fin de ce siècle, de l'espoir pour l'avenir de l'humanité.

Menuhin avait l'habitude de dire qu'il vivait sa vie à l'envers, qu'il était né vieux mais qu'il rajeunissait chaque année. Et c'est bien vrai ! Il nous a quittés à l'âge de 82 ans avec un cœur et un esprit de 20 ans. Lors d'un récent anniversaire, je lui rappelais que l'essentiel dans la vie, c'est de mourir jeune… le plus tard possible, sans me douter que l'échéance était aussi proche.

La tristesse de ceux qui l'ont connu est immense, mais pourtant teintée de reconnaissance à l'idée d'avoir connu un des grands seigneurs de notre époque.